La Bible en ses Traditions

Luc 23,34.46

Byz V S TR Nes

34 Jésus disait :

— Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Et, se partageant ses vêtements, ils jetèrent les sortsSsur eux.

46 Et criant d’une voix forte, Jésus dit :

— Père, entre tes mains je confie mon esprit.

Ayant dit cela, il expira.

Réception

Liturgie

34 PARALITURGIE Chemin de croix : (neuvième et) dixième station

Peinture française du 20e s.

George Desvallières (1861-1950), Neuvième et dixième stations : La troisième chute et Le dépouillement du Christ (huile sur toile marouflée, 1931), 150 x 360 cm

église Sainte-Barbe→, Wittenheim 

© P. Lemaitre

Les deux stations réunies couvrent une partie du bas-côté droit de la nef. Le Christ tombe, sur le globe terrestre, pour le monde entier, puis est dépouillé de ses vêtements par un bourreau. « De l’affaissement universel, seul, émerge le bourreau - bêtise et bassesse - la foule ! Il vient de dépouiller Jésus. Son ricanement insulte à la nudité minable de ce corps que blêmit et raidit une mort anticipée, acceptée. [...] En vérité, le peintre qui a équarri cette forme douloureuse a souffert, en son âme et sa chair. Il a souffert en peignant la Face effrayante et si douce, brouillée par la douleur, où s’enfoncent, à grands trous d’ombre, la bouche et les yeux. Il s’est substitué au Christ et il a prévu toutes les calamités, tous les maux qui allaient frapper l’homme. Car, dans un pieu, planté au premier plan de son Dépouillement de Jésus, j’ai salué une vieille connaissance, le piquet de réseau. Son obliquité, due sans doute à quelque éclatement voisin et l’enroulement d’une liane précisaient la ressemblance. J’ai interrogé l’artiste. Ainsi l’avait-il voulu. L’étroite et cruelle ressemblance du fil de fer barbelé et de l’épine était apparue, impérieusement, au commandant Desvallières, un jour que, dans une tranchée de première ligne, il ramassa cinquante centimètres de fil de fer barbelé, tressés en couronne. Il a connu, soudain, que ce symbole de la férocité humaine pouvait au front du Christ remplacer l’épine. Ceci l’a persuadé de ne pas séparer le meurtre de son Dieu du souvenir de l’affreuse tuerie. À propos de celui-là, il a évoqué celle-ci. Ce piquet, Jésus le prévoit et il ajoute à sa misère. » (Vallon) Oui, le peintre place, au premier plan à droite, le piquet de réseau de fil de fer barbelé des champs de bataille, façon de rappeler les souffrances des poilus, associées à la souffrance du Christ. Le large déploiement sur la gauche du grand manteau rouge, rappel de la pourpre impériale, sur lequel le corps blanc de Jésus se démarque, symbolise, malgré le ricanement du bourreau, la dignité du Seigneur dans l’épreuve.

George Desvallières (1861-1950), Neuvième station : Jésus tombe pour la troisième fois (huile sur toile marouflée, 1935), 125 x 250 cm

église du Saint-Esprit→, Paris 12e arrdt.

© P. Lemaitre

Cette troisième chute du Christ lui semble fatale : Il est tombé face contre terre, et la Croix, bascule en avant, écrasant ses deux bras. Au loin, sur la gauche, la silhouette de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, symbole pour l’artiste croyant de la compassion du Christ à toutes les misères humaines, apparaît devant un coucher de soleil qui illumine tout le fond de la toile. Au-dessus, la grande fresque lumineuse d’André Meriel-Bussy représente quatre grands témoins chrétiens, sainte Jeanne d’Arc et saint Michel encadrés par sainte Catherine d’Alexandrie et sainte Marguerite. Une variante de cette scène, CR 2331, a été peinte par Desvallières où le décor à l’arrière-plan est foisonnant de détails. Cette autre version a été acquise dès l’origine par le musée du Luxembourg.

Peinture polonaise du 21e s.

CONTEMPLATION

Jerzy Duda-Gracz (1941-2004), 10 — Jésus est dépouillé de ses vêtements, (huile sur toile, 2000-2001), 185 x 117 cm

Chemin de croix ex voto de l'artiste, narthex, galerie haute du sanctuaire de l'icône miraculeuse, Sanctuaire de Czestochowa, Jasna Gora (Pologne)

© D.R. Jerzy Duda-Gracz Estate→ ; photo : J.-M. N. , Ph 2,5-11 ; Mt 27,35-36 ; Mc 15,24 ; Lc 23,34 ; Jn 19,23-24

Une station absolument remarquable, qui remet dans un sens véritable l’adoration du Saint Sacrement : Jésus est dépouillé de ses vêtements, totalement. Le corps du Christ est associé au dépouillement total, de toute vie. Le Christ, lorsqu’il a été crucifié, était totalement nu. C’est la pudeur qui l’a fait représenter à travers les âges, avec ce qu’on appelle le perizonium, le pagne. Mais tous ceux qui étaient crucifiés étaient totalement nus. Il n’était pas question de pudeur. Cette nudité veut dire qu’il porte toutes les nudités des hommes, il porte toute la réalité de notre humanité. S’il est corps, il est corps dénudé, c’est-à-dire il est corps enfanté, il est corps de Dieu : un corps qui se présente à nous. Et le rapport entre l’hostie, le corps blanc, de cet ostensoir doré, ce qui est vénéré à travers le Corps du Christ, c’est sa Passion et le don de sa vie. De ce corps qui fut bafoué, au coeur de cette Fête-Dieu représentée sous le dais, l’artiste a associé à la fois la Passion et le Corps glorieux. Le Corps de Lumière, ce rayonnement qui préfigure déjà la résurrection, le soleil du petit matin du corps nu enseveli dans le tombeau. C’est le corps dénudé où s’accomplit l’enfantement de toute l’humanité ; c’est le corps dénudé du Christ. Comme le disait le cardinal Wojtyla devant le pape Paul VI lors de la retraite de 1976, « le Corps du Christ révèle la souffrance, il nous met face à nos douleurs et à nos souffrances pour participer pleinement et totalement à sa résurrection ». Effectivement, Jésus passe dans les processions de la Pologne, au milieu de ces bannières, pour qu’on n’oublie pas Celui qui a donné sa vie. (J.-M. N.)

44–48 PARALITURGIE Chemin de croix : douzième station

CONTEMPLATION Jésus et les ténèbres autour de la croix jusqu'à la fin du monde

Jerzy Duda-Gracz (1941-2004), 12 — Jésus meurt sur la croix, entouré de trente saints polonais, (huile sur toile, 2000-2001), 185 x 234 cm

Chemin de croix ex voto de l'artiste, narthex, galerie haute du sanctuaire de l'icône miraculeuse, Sanctuaire de Czestochowa, Jasna Gora (Pologne)

© D.R. Jerzy Duda-Gracz Estate→ ; photo : J.-M. N., Mt 27,45-50 ; Mc 15,33-39 ; Lc 23,44-48 ; Jn 19,25-30

Jésus meurt sur la croix : il est étendu sur la croix, et il est étendu sur la Pologne ; sur toute l’histoire de la Pologne. Ce qui va des premiers martyrs jusqu’à Jean-Paul II. L’artiste meurt en 2004 ; Jean-Paul II est mort en 2005. Et lorsqu’on voit Jean-Paul II au pied de la croix, ce n’est pas simplement un portrait de Jean-Paul II, c’est le portrait de l’Eglise ; et la multitude de croix, ce foisonnement de croix au fond, manifeste que tous ceux qui sont saints et tous ceux qui sont baptisés portent la croix. Et toujours Marie au pied de la croix : l’icône de Notre Dame de Czestochowa. Il y a une intelligence de cette présence, de cette vie et de ce Christ dont le sang coule toujours sur ce peuple ; et ce peuple a aussi, avec d’autres, versé son sang pour la patrie. C’est donc effectivement le Golgotha de Jasna Gora, le Golgotha du sanctuaire de la Pologne. Comme disait Jean-Paul II, Jasna Gora, le sanctuaire, c’est le lieu de la liberté des Polonais. Tout est mêlé, associé : on voit Saint Venceslas, on voit la multitude des saints et des saintes, des ermites, des pasteurs, des prêtres, des fidèles qui sont là, tout le peuple est en marche parce qu’une nation n’existe qu’à travers et que par son histoire. Et Marie dans sa fidélité associe cette présence, où l’Emmanuel qu’elle porte, cet enfant Jésus, prouve sa révélation dans la croix. (J.-M. N.)

46 CHANT GRÉGORIEN Répons Tenebrae

 TEXTE assemblage évangélique de la mort de Jésus

  • OHS 220-221, 5e répons des vigiles du vendredi saint (7e mode) : Tenebrae factae sunt, dum crucifixissent Iesum Iudaei ; et circa horam nonam exclamavit Iesus voce magna : "Deus meus, ut quid me dereliquisti" ? Et inclinato capite, emisit spiritum. V/ Exclamans Iesus voce magna, ait : "Pater, in manus tuas commendo spiritum meum" (« Il y eut des ténèbres pendant que les juifs crucifiaient Jésus ; et vers la neuvième heure Jésus s’exclama d’une voix forte "Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné" ? Et la tête inclinée, il rendit l’esprit. V/ Jésus s’écriant d’une voix forte, dit "Père, dans tes mains je remets mon esprit" »).
  • Le texte de l'office romain actuel ajoute ensuite les versets de Jn 19,34, que des versions anciennes plaçaient entre Mt 27,49 et Mt 27,50 : Critique textuelle Mt 27,49s.

MUSIQUE

 Traditionnel, Répons "Tenebrae" (Vendredi saint, Office des Ténèbres, 2° Nocturne) 

Dom Jean Claire dir., choeur des moines de l'Abbaye de Solesme, Golgotha (CD, 2005), © Abbaye de Solesmes→ ; Mt 27,45-46

Ce célèbre répons, simple récit de la mort de Jésus pris dans l’Évangile, est un pur chef-d’œuvre musical où s’expriment, avec force et simplicité, l’angoisse du cri vers Dieu et la paix confiante du dernier instant. C’est un triptyque dramatique : deux récitatifs très ornés encadrent le cri angoissé du Seigneur.

(1) Le 1er chante simplement le fait de l’enténèbrement de l’univers ; puis sa mélodie monte (et circa horam nonam), se charge de neumes, de la lourde répétition mélodique de voce magna : quelque chose se prépare !

(2) Coupure nette : attaque brusque à la sixte supérieure à Deus meus (intervalle assez rare), montée à la quarte, ce qui fait un intervalle presque direct de neuvième. Cri — ineffable douleur morale du Seigneur se sentant abandonné de tous, même de son Père dont il est pourtant le Verbe inséparable ! — La voix ne s’appesantit pas sur ce porrectus, bondit au sol aigu à atteindre aussi doucement que possible. Puis elle en appelle douloureusement au Père : ut quid me dereliquisti, d’un accent si chaud, si aimant qui se pose sur le si, donnant l’impression de quelque chose qui ne finit pas. Silence.

(3) Le récit reprend. Attaque sur le fa, par un triton direct, pianissimo, accusant le changement de modalité. La courbe mélodique de et inclinato capite imite le mouvement de la tête qui doucement s’incline. Grande montée douce sur emisit spiritum, et retombée de quinte sur la tonique. 

Musique

34–46 Les sept paroles du Christ en croix

21e s.

« The Seven Last Words op.36 »

Kris Oelbrandt, OCSO (1972-), The Seven Last Words op. 36, 2015

Jenny Spanoghe (alto)

© Kris Oelbrandt→, Lc 23,34-46 Jn 19,26-30 Mt 27,46

Composition

La solitude de Jésus sur la croix est traduite dans l'effectif de cette composition: un violon (ou alto) non-accompagné, abandonné par tout le monde, sans contact avec la terre. La pièce suit les sept dernières paroles à travers sept miniatures. Un "motif de croix" reconnaissable sert comme ponctuation entre les paroles: un accord très court et fort (verticalité) suivi d'une longue seconde soutenue douce (horizontalité).

  • I. (00:00 - 00:40)

La première parole (Lc 23,34: "Père, pardonne-leur ...") est un jeu très virtuose, diabolique, on dirait fou, dépeignant ceux qui "ne savent pas ce qu’ils font."

  • II. (00:40 - 02:12)

Dans la deuxième (Lc 23,43: "... aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis.") deux voix chantent librement et paisiblement ensemble.

  • III. (02:12 - 03:50)

La jonction de la Mère et du disciple (Jn 19,26-27: troisième parole) se traduit en une valse noble, intime, pleine d'une joie intérieure.

  • IV. (03:50 - 05:19)

Apogée et centre pivot des sept paroles, la quatrième parole "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?" (voir aussi Mc 15,34 et Ps 22,2) est mis en musique en glissandi répétés de dissonants criants dans le suraigu.

  • V. (05:19 - 07:20)

"J'ai soif" (Jn 19,28: cinquième parole) est évoqué par des sons expérimentaux, imitant des gémissements et des souffles secs.

  • VI. (07:20 - 08:01)

"Tout est accompli" (Jn 19,30: sixième parole) est reflété par seulement quelques harmoniques, ne donnant que les contours d'une mélodie presque évaporée. 

  • VII. (08:01 - 10:05)

La septième parole (Lc 23,46:  "Père, entre tes mains je remets mon esprit." - voir aussi Ps 31,6) est une mélodie sereine, dépassionnée.

« Septem verba Christi op.38 »

Kris Oelbrandt, OCSO (1972-), Septem Verba Christi op. 38, 2015

Abdij Maria Toevlucht

© Kris Oelbrandt→, Lc 23,34-46 Jn 19,26-30 Mt 27,46

Composition

Motets en latin sur les sept dernières paroles du Christ en croix. Contrairement aux «The Seven Last Words» qui sont très atonaux et expressionnistes, les «Septem verba Christi» sont dans un langage néo-modal.

  • I. (00:00 - 01:12)

La première parole (Lc 23,34: "Père, pardonne-leur ..."; "Pater, dimitte illis ...") se concentre sur la proclamation tranquille, paisible du texte.

  • II. (01:12 - 02:00)

La deuxième (Lc 23,43: "... aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis."; "... Hodie mecum eris in Paradiso") est plus mélismatique, évoquant l'atmosphère céleste.

  • III. (02:00 - 03:06)

La jonction de la Mère et du disciple (Jn 19,26-27: troisième parole) devient évident avec des mélismes à deux voix, un fleuve tranquille de deux mélodies qui coulent ensemble.

  • IV (03:06 - 03:59)

La quatrième parole "Deus meus, ut quid dereliquisti me?" (voir aussi Mc 15,34 et Ps 22,2) est le centre pivot des sept paroles. C'est pourquoi elle est traitée de manière spéciale, c'est-à-dire dans un langage plus atonal, donnant expression aux mots dramatiques de Jésus. Les dynamiques sont également plutôt dans le forte, tandis que les autres se situent dans les dynamiques douces.

  • V. (03:59 - 05:00)

"J'ai soif" (Jn 19,28: cinquième parole) n'est en latin qu'un seul mot: sitio. Des quintes ouvertes et une pédale sur "si" (à la fois la syllabe et la note musicale) créent une atmosphère de désert.

  • VI. (05:00 - 05:59)

"Tout est accompli", "consummatum est" (Jn 19,30: sixième parole) est une longue séquence d'harmonies qui glissent de manière chromatique en bas.

  • VII. (05:59 - 07:42)

La septième parole (Lc 23,46:  "Père, entre tes mains je remets mon esprit."; "Pater, in manus tuas comendo spiritum meum." - voir aussi Ps 31,6) reprend la musique de la première parole, les deux commencant par l'acclamation "Pater".

Partition→