Le NT fait de fréquentes allusions aux « pharisiens », « sadducéens » et autres « hérodiens ». C'est un coin du voile sur la grande diversité du judaïsme à l'époque où se déroule le ministère de Jésus, qu'il vaut la peine d'essayer de reconstituer pour mieux comprendre les enjeux des relations du Christ avec ses coreligionnaires.
Dans un contexte politico-religieux (→Rome à Jérusalem : les Juifs, Jésus et ses disciples face à l'occupation) où la question de l'autorité était centrale (→Autorité de Jésus durant son ministère; →Haut sacerdoce à l’époque de Jésus), la base de ce qu'on a appelé le « judaïsme commun » (→) se constitue autour du Temple (→Centralité du Temple à l’époque hérodienne ; →Problématique du Temple au tournant de notre ère) et des Écritures (→Avoir, savoir et croire les Écritures ; →Accomplir les Écritures).
1 — LES PARTIS
Le témoignage de Flavius Josèphe
À plusieurs reprises, Flavius Josèphe mentionne les « écoles » où « sectes » juives :
- → B.J. 2,119 « Il y a, en effet, chez les Juifs, trois écoles philosophiques : la première a pour sectateurs les pharisiens, la deuxième les sadducéens, la troisième, qui passe pour s’exercer à la sainteté, a pris le nom d'esséniens. »
- → A.J. 13,171, au milieu de la présentation des Maccabées sous Jonathan (ca. 160-143 av. J.-C.) : « À cette époque, il y avait parmi les Juifs trois sectes qui professaient chacune une doctrine différente sur les affaires humaines : l'une était celle des pharisiens, l'autre celle des sadducéens, la troisième celle des esséniens. »
- → A.J. 18,11 « Les Juifs avaient, depuis une époque très reculée, trois sectes philosophiques interprétant leurs coutumes nationales : les esséniens, les sadducéens et enfin ceux qu'on nommait pharisiens. »
Son témoignage est d’autant plus précieux qu’il assure dans son autobiographie avoir fréquenté chacune de ces « écoles » :
- → Vita 10-11 « Lorsque j'eus seize ans je désirai apprendre les diverses opinions des pharisiens, des sadducéens et des esséniens, qui forment trois sectes parmi nous, afin que, les connaissant toutes, je pusse m'attacher à celle qui me paraîtrait la meilleure. Ainsi je m'instruisis de toutes, et en fis l'épreuve avec beaucoup de travail et d'austérité. »
Pharisiens
→Pharisiens ; →Pharisiens chez Mt et dans le contexte du NT.
Sadducéens
Les sadducéens sont le parti de l'aristocratie sacerdotale, opposé au parti religieux et populaire des pharisiens. Les sadducéens rejetaient toute tradition autre que la Loi écrite. L'antagonisme des pharisiens et des sadducéens fera plus d'une fois des premiers les alliés des chrétiens (Lc 20,27.39 ; Ac 23,6-10).
Sources
Nouveau Testament
- Mc 12,18 (cf. Lc 20,27) : La seule mention que Mc fait des sadducéens les présente aux prises avec Jésus concernant la résurrection des morts. Ils se voient reprocher par Jésus leur manque de foi et de connaissance des Écritures.
- Mt 3,7 ; 16,1.6.11-12 ; 22,23.34 : C’est Mt qui mentionne le plus les sadducéens. Dès lors qu’ils sont mentionnés, ils se trouvent en présence des pharisiens, ou du moins un lien est établi entre les deux écoles. C’est le cas, par exemple, lors de la controverse à propos de la résurrection des morts entamée avec Jésus en Mt 22,23-32 (// Mc 12,18-27). Alors même que les pharisiens ne partagent pas l’avis des sadducéens, le verset suivant la controverse à propos de la résurrection s’ouvre sur une autre controverse à propos du plus grand des commandements, menée par les pharisiens qui viennent d’apprendre l’échec des sadducéens dans leur remise en cause de la halaka de Jésus.
- Ac 4,1 ; 5,17 ; 23,6-8 : Dans les Actes, les sadducéens sont également mentionnés lors de querelles à propos de la résurrection des morts, mais également en raison des actions qu’ils mènent contre les apôtres.
Flavius Josèphe
- → B.J. 2,164-166 « Quant à la seconde secte, celle des sadducéens, ils suppriment absolument le destin et prétendent que Dieu ne peut ni faire, ni prévoir le mal ; ils disent que l'homme a le libre choix du bien et du mal et que chacun, suivant sa volonté, se porte d'un côté ou de l'autre. Ils nient la persistance de l'âme après la mort, les châtiments et les récompenses de l'autre monde. […] Les sadducéens, au contraire, sont, même entre eux, peu accueillants, et aussi rudes dans leurs relations avec leurs compatriotes qu'avec les étrangers. »
- → A.J. 13,173 « Les sadducéens mettent de côté le destin, estimant qu'il n'existe pas et qu'il ne joue aucun rôle dans les affaires humaines, que tout dépend de nous-mêmes, en sorte que nous sommes la cause du bien qui nous arrive, et que, pour les maux, notre seule imprudence nous les attire. »
- → A.J. 18,16 « La doctrine des sadducéens fait mourir les âmes en même temps que les corps, et leur souci consiste à n'observer rien d'autre que les lois. Disputer contre les maîtres de la sagesse qu'ils suivent passe à leurs yeux pour une vertu. »
Croyances et halaka
Les sadducéens suivent la Tora (seulement les cinq premiers livres « de Moïse ») et ne respectent pas les « traditions » pharisaïques, relativement nouvelles. Ils se tiennent à une stricte application des préceptes rituels.
Les sadducéens croient au libre arbitre, mais minimisent grandement le rôle de la Providence divine. Ils ne croient pas en un jugement dernier qui récompenserait les bons et conduirait au châtiment les impies dans un monde à venir. Les sadducéens nient également toute résurrection.
Le parti des grands prêtres (→Haut sacerdoce à l’époque de Jésus) était composé surtout des sadducéens.
Esséniens
Les autres « écoles »
Zélotes
Hérodiens
Les « Hérodiens » dont parle le NT furent sans doute moins des fonctionnaires de l'administration royale que des Juifs politiques zélés en faveur de la maison d'Hérode Antipas, tétrarque de Galilée et Pérée, et influents auprès de lui. Ils apparaissent trois fois dans les évangiles synoptiques : à deux reprises chez Marc (Mc 3,6 ; 12,13), une fois chez Matthieu (Mt 22,16), toujours associés aux pharisiens dans une tentative de piéger Jésus.
Le texte ne dit rien de leurs croyances mais certains historiens, tels Hugo Grotius au 17e s., ou Robert Eisler ou Étienne Nodet au 20e s. ont suggéré que ce groupe eût vu en Hérode et sa descendance une figure messianique (→Messianisme à l’époque du NT).
James , Les Pharisiens et les Hérodiens, (gouache et graphite sur papier vélin gris, ca.1886-96), 17,1 x 22,7 cm, illustration pour La Vie du Christ
inv. 00.159.97, Brooklyn Museum of Art, New York, USA, © Domaine public→
Samaritains
Les Samaritains sont mentionnés à quelques reprises dans le NT : Mt 10,5 ; Lc 9,52 ; 10,33 ; 17,16 ; Jn 4,7.9.39-40 ; 8,48 ; Ac 8,25.
Flavius Josèphe relaye à plusieurs reprises les querelles opposant les Juifs aux Samaritains : → B.J. 2,232-246 ; →A.J. 9,288-291 ; 12,10 ; 13,74-79 ; 20,118-136.
Les Samaritains ne reconnaissent que leur propre version de la Tora, et non celle de Jérusalem. Ils célèbrent le culte non au Temple mais au mont Garizim. L’opposition entre les Samaritains et les Judéens est très vive. Les Samaritains attendent un sauveur ultime qui restaurera la demeure de Dieu.
Les disciples de Jésus
- Ils sont appelés « Naza/ô/réens » en Ac 24,5 en raison de leur chef : Jésus le →Nazaréen (Mt 2,23 ; Ac 6,14).
- Le livre des Actes rapporte que c’est à Antioche qu’ils sont pour la première fois appelés du nom de « chrétiens » (Ac 11,26), appellation que l’on retrouve ensuite à deux reprises (Ac 26,28 ; 1P 4,16).
- Saul, quant à lui, martyrise « les disciples du Seigneur » (Ac 9,1).
Un passage chez Flavius Josèphe, le célèbre « testimonium flavianum » de l'apologétique chrétienne, dont l'intégrité sinon l'authenticité est disputée, fait également mention de la vie de Jésus et de ses disciples :
- → A.J. 18,63-64 « Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l'appeler un homme. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. C'était le Christ. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l'eut condamné à la crucifixion, ceux qui l'avaient d'abord chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille autres merveilles à son sujet. Et le groupe appelé d'après lui, celui des chrétiens, n'a pas encore disparu. »
Les gens du peuple (‘am hā'āreṣ)
Ce sont les gens simples, qui composent la majeure partie de la population israélite. Contrairement aux pharisiens et aux sadducéens, qui sont des personnes lettrées, les gens du peuple n’ont, pour la plupart d’entre eux, pas eu accès à l’éducation.
2 — LE « JUDAÏSME COMMUN »
Le « judaïsme commun », terme forgé par →, désigne les pratiques communes à tous ces groupes, pratiques qui seraient les marqueurs identitaires propres à ceux qui s’identifiaient comme Juifs :
Les trois fêtes de pèlerinage (Pesah, la fête des semaines et la fête des tentes), pendant lesquelles il fallait monter à Jérusalem, étaient observées par tous les groupes, ainsi que les commandements liés au Temple : le paiement des dîmes et des taxes pour l’entretien des bâtiments et le salaire des prêtres et les différents sacrifices.
Tous gardaient aussi les observances rituelles de la circoncision, ainsi que les lois de pureté de la nourriture et de la vie familiale.
La conduite éthique était fondée sur les prescriptions bibliques régulant les relations sociales. L’hospitalité envers l’étranger était pratiquée, et on laissait une partie de la récolte des champs « pour l’étranger, l’orphelin et la veuve » (Dt 24,19-21). La charité envers le prochain n’était pas affaire de sentiment, on indiquait avec précision ce que chacun devait donner (un sixième de sa récolte, d’après le traité de Pe’a du Talmud de Jérusalem). L’honnêteté et la miséricorde se pratiquait aussi envers les non-Juifs, même en temps de guerre : → C. Ap. 2,212 recommande de ne pas brûler les maisons ou les champs de l’ennemi, et de ne pas commettre d’acte de violence contre eux.
Enfin, il y avait une théologie et une espérance communes au peuple juif (→Messianisme à l’époque du NT): on attendait le rétablissement des douze tribus, la soumission ou la conversion des non-Juifs, un Temple purifié et glorieux, ainsi que l’observance générale de la morale et des lois de pureté (→, 290).
