La Bible en ses Traditions

Job 40,25–32

M
G S
V

25 Tireras-tu Léviathan avec un hameçon ? Serreras-tu sa langue avec une corde ?

25 ...

25 Pourras-tu tirer Léviathan avec un hameçon ? Lieras-tu sa langue avec une corde ?

26 Mettras-tu un jonc dans ses narines ? perceras-tu sa mâchoire avec un crochet ?

26  ...

26 Est-ce que tu mettras un anneau dans ses narines ? Perceras-tu sa mâchoire avec un anneau ? 

27 Multipliera-t-il les supplications vers toi ? te dira-t-il des choses douces ? 

27 ...

27 Est-ce qu'il multipliera les prières à ton égard ou te dira-il de douces paroles ? 

28 Concluera-t-il une alliance avec toi ? le prendras-tu comme serviteur à vie ? 

28 ...

28 Est-ce qu'il fera un pacte avec toi ? Le prendras-tu comme un esclave éternel ? 

29 Joueras-tu avec lui comme avec un oiseau ? le lieras-tu pour tes filles ?

29 ...

29 Est-ce que tu te joueras de lui comme d'un oiseau ? Le lieras-tu pour tes servantes ?

30 Des companions l'acquerront-ils ? le partageront-ils entre marchands ?

30 ...

30 Les amis le découperont-ils ? Les commerçants le partageront-ils ? 

31 Rempliras-tu sa peau de javelots ? sa tête de harpons de pêche ? 

31 ...

31 Est-ce que tu rempliras de sa peau les filets ? et de sa tête les nasses des poissons? 

32 Pose la main sur lui souviens-toi du combat tu ne continueras pas

32 ...

32 Pose la main sur lui, souviens-toi du combat et ne continue pas à parler !

Réception

Tradition chrétienne

25 un hameçon La croix de Jésus comme hameçon et appat dans la grande œuvre de la pêche au Léviathan Dans une pièce lyrique magnifique, la tradition syriaque déploie la typologie du Christ en croix comme appat divin (Arts visuels Jb 40,25) pour attirer la mort et la tuer :

  • Ephrem le Syrien, Sermo de Domino Nostro 3-4, 9 « Victoire de la vie sur la mort. Notre Seigneur a été piétiné par la mort, mais, en retour, il a frayé un chemin qui écrase la mort. Il s'est soumis à la mort et il l'a subie volontairement pour la détruire malgré elle. Car notre Seigneur est sorti en portant sa croix, sur l'ordre de la mort. Mais il a crié sur la croix et il a tiré les morts des enfers, quoique la mort s'y refusât. Dans le corps qu'il avait, la mort l'a fait mourir ; et c'est par les mêmes armes qu'il a remporté la victoire sur la mort. Sa divinité, se dissimulant sous l'humanité, s'est ainsi approchée de la mort qui a tué et en est morte ; la mort a tué la vie naturelle, mais la vie surnaturelle à son tour a tué la mort. Parce que la mort n'aurait pas pu le dévorer s'il n'avait pas eu de corps, parce que l'enfer n'aurait pas pu l'engloutir s'il n'avait pas eu de chair, il est venu jusqu'à la Vierge afin d'y trouver la chair qui le porterait aux enfers. ~ Mais, après avoir pris un corps, il est entré aux enfers, il leur a arraché leurs trésors qu'il a dispersés. Il est donc venu jusqu'à Ève, la mère de tous les vivants. Elle était la vigne dont la mort avait ouvert la clôture et il en goûta le fruit. Ainsi Ève, la mère de tous les vivants, était-elle devenue source de mort pour tous les vivants. Mais un surgeon a levé : Marie, la vigne nouvelle, a remplacé Ève, la vigne antique. Le Christ, la Vie nouvelle, a fait en elle sa demeure. Ainsi, lorsque la mort conduisant son troupeau viendrait comme d'habitude, sans méfiance, avec ses fruits mortels, la Vie qui détruit la mort serait cachée dans la Vigne nouvelle. Et lui, lorsque la mort l'eut englouti, sans rien craindre, il délivra la vie, et avec elle la multitude des hommes. Il est le glorieux fils du charpentier qui, sur le char de sa croix, vint au-dessus de la gueule vorace des enfers et transféra le genre humain dans la demeure de la vie. Et parce que, à cause de l'arbre du paradis, le genre humain était tombé dans les enfers, c'est par l'arbre de la croix qu'il est passé dans la demeure de la vie. Sur ce bois avait donc été greffée l'amertume ; mais sur celui-ci fut greffée la douceur, pour que nous reconnaissions en lui le chef auquel ne résiste nulle créature. Gloire à toi ! tu as jeté ta croix comme un pont au-dessus de la mort, pour que les hommes y passent du pays de la mort à celui de la vie. ~ Gloire à toi ! tu as revêtu le corps de l'Adam mortel et en as fait la source de la vie pour tous les mortels. Oui, tu vis ! Car tes meurtriers se sont comportés envers ta vie comme des semeurs : ils ont semé ta vie dans les profondeurs de la terre comme on sème le blé, pour qu'il lève lui-même et fasse lever avec lui beaucoup de grains. Venez, faisons de notre amour comme un encensoir immense et universel, prodiguons cantiques et prières à celui qui a fait de sa croix un encensoir à la Divinité, et nous a tous comblés de richesses par son sang. » ( Opera, T. J. Lamy, éd.,  Sancti Ephraem Syri Hymni et Sermones quos e codicibus Londinensibus, Parisiensibus et Oxoniensibus descriptos edidit, Latinitate donavit, variis lectionibus instruxit, notis et prolegomenis illustravit, 4 vol., Mechliniae [Malines], H. Dessain (vol. IV : R. Dessain), 1882-1902, ici : 1,152-158,166-168, cité dans LHE, Office des lectures, Seconde lecture, 3e vendredi après Pâques). 

Thomas Eakins (1844-1916), Crucifixion, (huile sur toile, 1880), 243,8 x 137,2 cm

Philadelphia Museum of Art, États-Unis, © Domaine public→, Mt 27 ; Mc 15 ; Lc 23 ; Jn 19

Arts visuels

25 Est-ce que tu prendras Léviathan à l'hameçon?  Thème iconographique : La pêche au Léviathan Ce thème iconographique, très rare mais pas unique, est un bel exemple de la magnifique capacité d’invention allégorique des théologiens et des artistes de l’époque romane. Le passage de Jb 40,25-26  a fait l’objet d’une exégèse reliée à l’image du Christ compris comme un appât tendu par Dieu au Léviathan. Ce dernier est pris au piège par la divinité du Sauveur cachée dans l’Incarnation. En croyant éliminer cet appât, il permet l’accomplissement du sacrifice, et par là le Salut des hommes.

  • Un exemple fameux se voit à la fin du 12e s. dans une pleine page du manuscrit alsacien du Hortus Deliciarum, de Herrade de Landsberg (détruit en 1870 mais connu par d’excellentes copies).

Herrade de Landsberg (1125 ? - 1195), Le Léviathan, (enluminure, 12e s. )

in Hortus deliciarum (Le Jardin des délices), Abbaye de Hohenburg au Mont Saint-Odile, Alsace (France) , illustration, f. 84 © Domaine public→

La composition (au folio 84) se lit avec d’autant moins d’hésitations qu’elle est éclairée par des inscriptions. En haut, Dieu le Père tient une canne à pêche (« La Divinité jette l’hameçon dans la mer du siècle »). Le long du fil se voient sept médaillons avec des personnages barbus en bustes (« patriarches et prophètes »), et tout en bas, sur l’hameçon, se trouve le Christ debout contre la croix, la tête ceinte d’un nimbe crucifère. Un énorme animal marin, à queue gigantesque, a ouvert sa gueule pour avaler l’appât, mais l’hameçon lui transperce la mâchoire. Le Christ est devant la croix pour montrer que son aspect humain masque sa divinité. Les inscriptions évoquent entre autres le dard de la Divinité, le fait que la pierre qui s’est plantée dans le front de Goliath est la Divinité qui perfore la gueule du Léviathan, et que celui-ci est un poisson marin en forme de dragon et qui signifie le diable.

Dans la suite de la tradition des Pères et des auteurs postérieurs, l’abbé et important théologien Rupert de Deutz (mort près de Cologne en 1129), citant les versets de Job, précise, dans les Œuvres du Saint-Esprit : « Notre Seigneur fit de lui-même une sorte d'hameçon pour la ruine du diable […] le diable nous laissa échapper, nous qu'il tenait avec un certain droit ».

  • Le triptyque en émaux d’Alton Towers (Londres, Victoria and Albert Museum), merveilleuse œuvre de la vallée du Rhin vers 1150-1160, s’inscrit dans l’art des émaux typologiques rhéno-mosans romans, qui mettent en parallèle des scènes du Nouveau Testament et d’autres de l’Ancien qui en sont considérées comme des préfigures. Dans la partie inférieure du centre du triptyque, sous la Crucifixion, se voit le Christ descendus aux limbes dont il a brisé la porte pour en faire sortir les justes. En correspondance, sur le volet gauche, Dieu pêche le Léviathan. Le petit format de ce motif le simplifie : le fil de la canne à pêche descend jusqu’à la gueule d’un poisson pris à l’hameçon. L’interprétation est confirmée par l’inscription qui précise que la chair du Christ, appât pour le poisson, est un hameçon pour le Léviathan. L’œuvre exprime précisément le second aspect présent dans la citation de Rupert de Deutz : en associant la Pêche au Léviathan à la scène de la Descente aux limbes, l’accent est mis sur la conséquence, soit le fait que le Démon doit laisser s’échapper l’humanité qu’il croyait pouvoir dominer définitivement.

Ce thème iconographique correspond bien à la dimension imaginative, féconde, visionnaire de l’art roman, et disparaît quasiment dans les périodes postérieures. (Christian Heck).

Interprétation typologique dans la Biblia Pauperum 

Citation

Dans la planche *E* de la Biblia pauperum→, consacrée à la Crucifixion, ce verset apparaît en latin sur le phylactère tenu par Job, dans le registre inférierieur gauche. Il est transcrit dans une graphie gothique riche en abréviations et ligatures.

Job est représenté derrière une baie géminée séparée par un meneau en forme de pilier. Le nom de son œuvre et le numéro du chapitre sont inscrits en chiffres romains au début du phylactère. Un trait fin sépare ces inscriptions du verset en question.

Anonyme (continuant Albrecht Pfister), Prophète inférieur gauche avec un phylactère, (impression xylographique, 1460s), 27,5 x 20,5 cm, détail,

Planche .E., f.24v de la Biblia pauperum seu historiæ Veteris et Novi Testamenti, , Bibliothèque nationale de France→,

© Domaine public→

Selon l'imagier médiéval, ce verset préfigure l'épisode de la Crucifixion : en effet, seul Jésus-Christ, sur la croix, est à même d'attraper le Léviathan, cette créature chaotique que Dieu seul peut dominer. Celui qui ôte les péchés du monde et en accorde la rémission est aussi celui qui prend le Léviathan à l’hameçon.

Anonyme (continuant Albrecht Pfister), Scène centrale : La Crucifixion,  (impression xylographique, 1460s), 27,5 x 20,5 cm, détail,

Planche *E*, f.24v de la Biblia pauperum seu historiæ Veteris et Novi Testamenti, Bibliothèque nationale de France→,

© Domaine public→

À côté de Job, se tient le prophète Habaquq, avec l'inscription et le verset correspondant (Arts visuels Ha 3,4). Tous deux se tiennent sous le triptyque central de la planche.

Anonyme (continuant Albrecht Pfister), « Isaac élevé sur le bûcher puis épargné, La Crucifixion, Le peuple épargné grâce au serpent d'airain élevé par Moïse »,  (impression xylographique, 1460s), 27,5 x 20,5 cm,

Planche *E*, f.24v de la Biblia pauperum seu historiæ Veteris et Novi Testamenti, Bibliothèque nationale de France→,

© Domaine public→

La prophétie de Job lue comme la préfiguration de la Crucifixion se reflète sur les autres phylactères de la planche.

Prophètes du registre supérieur
  • à g. David : « Ils ont percé mes mains et mes pieds » (Ps 22,17).
  • à dr. Isaïe LIII : « Il a été offert parce que lui-même l'a voulu et que lui-même portait nos péchés » (Is 53,7).
Prophètes du registre inférieur
  • à g. Job XL : « Est-ce que tu prendras Léviathan à l'hameçon? » (Jb 40,25).
  • à dr. Habacuq III : « La puissance [est] dans ses mains, là est cachée sa force » (Ha 3,4).

Pour une lecture complète de la planche, voir : Arts visuels Mc 15,25–41.