Un projet du Programme de Recherches La Bible en ses traditions AISBL
Dirigé par l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem
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12 Dès ce moment Pilate cherchait à
Svoulait le relâcher.
Mais les Juifs criaient en disant :
— Si tu relâches celui-là, tu n’es pas ami de César :
quiconque Sen effet se fait roi se déclare contre César.
13 Pilate, ayant entendu ces paroles, amena Jésus dehors
et il s’assit sur son tribunal au lieu dit « La [Cour] Dallée
VLithostrotos
S Le Pavement de pierres »
et en hébreu : « Gabbatha
SGafyfta ».
14 Or c’était la préparation de la Pâque, Byz S Nesc'était environ la sixième heure.
Il dit aux Juifs :
— Voici votre roi.
15 Mais ils criaient :
— Enlève ! Enlève !
VSupprime ! Supprime ! Crucifie-le ! SCrucifie-le !
Pilate leur dit :
— Crucifierai-je votre roi ?
Les grands prêtres
Vpontifes répondirent
Sdirent :
— Nous n’avons de roi que César.
16 Alors donc il le leur livra pour qu'il fût crucifié :
ils prirent donc Jésus Byz V S TRet l'emmenèrent.
15–20 Crucifie + « croix » PALÉOGRAPHIE De l'isotopie de la croix aux staurogrammes L'évocation incantatoire du registre de la croix dans ce passage de Jean a abouti à le faire clignoter sous forme de staurogramme dans un célèbre papyrus antique, où
Manuscrit P66, (écriture grecque à l'encre sur papyrus, 2e-3e s.), papyrus néotestamentaire, P.Bodmer II (PB 2), page 141
Fondation Martin Bodmer→, Genève, Suisse
D.R. Martin Bodmer Foundation, Bodmer Lab Digitization→ © CC BY-NC 4.0, Jn 19-15-20
P Bodmer 2 comprend 75 folios de papyrus idenfiables et de très nombreux fragments. La disposition est en colonne unique de 25 lignes.
Manuscrit P 66, (écriture grecque à l'encre sur papyrus, 2e-3e s.), page 141
D.R. Martin Bodmer Foundation, Bodmer Lab Digitization→ © CC BY-NC 4.0 Jn 19-15-20
Restitution du texte grec soulignant la présence des staurogrammes.
manuscrit P66, (écriture grecque à l'encre sur papyrus, 2e-3e s), papyrus néotestamentaire, P.Bodmer II (PB 2), page 141
D.R. Martin Bodmer Foundation, Bodmer Lab Digitization→ © CC BY-NC 4.0 Jn 19-15-20
Cette traduction française du passage met en valeur la présence des staurogrammes.
Dans le monde antique, le →nom renvoie à l'essence même de la chose ou de la personne qu'il désigne. Le nom divin fait l'objet d'intenses spéculations dans les Écritures et de pratiques dévotionnelles autour du →tétragramme YHWH chez les scribes hébreux. Celles-ci se continuent dans la dévotion précoce au →nom de Jésus et dans la discipline primitive des →nomina sacra, auxquels ressortissent staurogrammes et christogrammes.
Le taw protecteur d’Ez 9,4, qui s’écrivait peut-être comme une croix en paléo-hébreu (cf. le phénicien et les monnaies hasmonéennes), a pu être compris par les premiers Juifs devenus disciples de Jésus comme une préfiguration de la croix ou du Crucifié :
Au cours du 3e s. l’usage du T grec comme symbole de la croix est bien attesté :
La pratique se continue au Moyen Âge :
Le tau-rhô, ou staurogramme, est un nomen sacrum très singulier qui aide à comprendre le fonctionnement de ces symboles.
Le symbole, dont l'existence précède le christianisme, fut approprié rapidement par les scribes qui en firent un christogramme (alors qu’il ne se réfère pas directement au nom de Jésus).
Christogramme orné de l'alpha et de l'oméga, (mosaïque, ca. 390), plafond du Baptistère de San Giovanni in Fonte (Naples, Italie)
Domaine public→ © CC BY 3.0
Le signe devient un support visuel à la méditation sur la mort du Christ. Son apparence, rendue par contraction graphique, ne se contente pas de signifier la croix, elle l’évoque visuellement : le tau (T) rappelle la traverse de la croix, alors que la verticalité de la hampe du rhô (P) et la protubérance de sa panse anthropomorphisent la lettre pour évoquer le Crucifié.
La méditation sur la croix et le Crucifié n’a plus seulement pour support un mot (même réduit à la ligature de graphèmes) mais un signe cruciforme, peut-être le plus ancien motif iconographique légué par l'Église. Cette forme agit comme un pictogramme, phénomène hybride (forme et graphie, visuel et textuel) qui évoque moins l’instrument du supplice que la mort de Jésus Christ.
Le christogramme, composé des lettres grecques chi (Χ) et rhô (Ρ) de Christos (χριστός), symbolise le nom du Christ. Le caractère est préchrétien, mais après la vision d'un chrisme par Constantin la veille de la bataille contre Maxence au pont Milvius en 312, suivie de la conversion de l'empereur et de l’édit de Milan en 313, son usage se répand.
Staurogramme et pictogramme synthétisent le pouvoir salvateur du nom de « Jésus » et témoignent d’une christologie déployée depuis avant la création du monde (Jn 17,5.24), pendant sur la période de l’Ancien Testament (Jn 1,1-3 ; 12,41) et durant la vie du Logos incarné en Jésus Christ (Jn 1,14).
Médaillon figurant Constantin avec un chrisme sur le casque, avers, (argent, 315), Ticinum (Pavie) ou Rome
Munich, Staatliche Münzsammlung
Domaine public→ © CC BY-SA 3.0
Sarcophage chrétien, (Sculpture en ronde-bosse sur marbre, 6e s.), 212 × 76 × 53 cm, découvert à Notre-Dame de Soissons
Musée du Louvre, Denon, rez-de-chaussée, salle 28 — MR 886
Domaine public→ © CC BY-SA 4.0
bague portant le christogramme Chi-Rho, (argent, ca. 300-400), découverte sur un site funéraire chrétien
Musée Gallo-Romain de Tongres, Belgique — 82.H.1
Domaine public→ © CC0 1.0
Ce monogramme est très répandu dans le monde impérial chrétien pendant la période constantinienne et adopte les mêmes procédés iconographiques que le chi-rhô. Il contracte le I (iota) pour Ἰησοῦς (Jésus) et le X (chi) pour Χριστός (Christ).
Le iota-êta associe les deux premières lettres de Ἰησοῦς. Il est plus connu sous sa forme de trigramme intégrant la lettre S : IHS et IHC, iota-êta-sigma (le sigma étant représenté par les lettres latines S ou C). JHS et et JHC sont d'autres variantes.
Ces christogrammes représentent les premières et dernières lettres de « Jésus » (ΙΗϹΟΥϹ) et de « Christ » (ΧΡΙϹΤΟϹ). Familiers dans le monde grec, ils sont très répandus sur les icônes peintes. Les lettres sont parfois agencées au-dessus de la traverse d’une croix grecque, en surplomb des lettres NI-KA (« victoire »).
16 PARALITURGIE Chemin de croix : première station
Jerzy (1941-2004), 1 : Jésus devant Pilate, (huile sur toile, 2000-2001), 185 x 117 cm
Chemin de croix ex voto de l'artiste, narthex, galerie haute du sanctuaire de l'icône miraculeuse, Sanctuaire de Czestochowa, Jasna Gora (Pologne)
© D.R. Jerzy Duda-Gracz Estate→ ; photo : J.-M. N., Mt 27,24-26 ; Mc 15,15 ; Lc 23,24-25 ; Jn 19,16
Il est devant Pilate, mais il a le dos tourné à Pilate. Car la sentence vient d’être prononcée. Pilate, qui est représenté non pas en ecclésiastique comme on pourrait le croire, mais comme un juge. Un juge qui est aveugle : ce qu’il porte sur les yeux n’est pas le signe du bandeau de la justice dans son impartialité, il est vraiment aveugle, il a une canne blanche. Et l’actualité de l’événement du Christ est associée à l’actualité des hommes qui cherchent, à travers celui qui a entre ses mains un micro et qui regarde le Christ s’en aller vers la Passion, mis en scène, sous les projecteurs, sous les perches des micros, l’actualité de ceux qui cherchent la vérité. Mais « qu’est-ce que la vérité ? ». Face à la question de Pilate, la représentation met en scène des hommes et des femmes. Au plan stylistique, vous verrez : des visages ressemblent à des têtes inspirées du folklore populaire polonais, de ces têtes d’argile, de ces marionnettes polonaises. Mais prenons conscience qu’à côté de cette canne, il y a un homme à genoux et une jeune fille. Entre le Christ et cet homme dont le cierge est éteint, il y a cet agneau pascal qui est couché, et des femmes : une femme qui médite devant ce qu’elle vend, simplement deux écuelles de soupe ; et sous les projecteurs de l’actualité, le Christ s’en va, les yeux fermés, car la vérité ne saurait se dire, la vérité réellement va s’éprouver dans le don de cet homme-Dieu. (J.-M. N.)