La Bible en ses Traditions

Philémon 1,1.9–10.13.23

Byz V S TR Nes

VICI COMMENCE L'ÉPÎTRE À PHILÉMON 

Paul, prisonnier du Christ Jésus

V Sde Jésus-Christ, et le frère Timothée

à Philémon le bien-aimé notre collaborateur,

à cause de la charité je t’exhorte plutôt

tel que je suis, le vieux Paul, Scomme tu sais

qui plus est maintenant prisonnier de Jésus-Christ

Nesdu Christ Jésus,

10 Set je t’exhorte au sujet de mon enfant

V Sfils que j’ai engendré dans mes

V Nesles chaînes

Onésime

13 Je voulais le retenir auprès de moi

pour qu’il me serve à ta place dans les chaînes de l’Évangile.

23  Te  saluent

Nessalue Épaphras mon compagnon de captivité dans le Christ Jésus

Sen Jésus Christ

Propositions de lecture

1–25 Supplique d'un apôtre devenu pater familias

Structure

Adresse (v.1-3)

À son accoutumée, Paul profite de l’adresse pour transmettre une bénédiction aux destinataires de l’épître : Genres littéraires Phm 1,1ss.

Action de grâces (v.4-7)

L’épître est l’occasion de féliciter Philémon de sa foi et de sa charité, qui provoquent joie et consolation à l’Apôtre : Genres littéraires Phm 1,4–7. Elle est mobilisée au service de l'argumentation de Paul : il rappelle que la communion dans la foi ne peut rester une simple adhésion intellectuelle mais doit s’épanouir dans une réflexion éthique (la connaissance du bien qui est en nous pour le Christ) et de véritables actions (la charité qui produit le réconfort).

Demande (v.8-19)

L’essentiel du corps de l’épître est consacré à la requête de Paul. Tout en affirmant laisser Philémon libre de son choix (v.8), l’Apôtre présente divers arguments pour le convaincre de recevoir Onésime sans le punir. Paul présente ainsi sa demande : que Philémon ne tienne pas rigueur à Onésime de s’être enfui de chez lui pour se réfugier chez Paul. En effet, converti par Paul et devenu chrétien, il est bien plus que le simple esclave de son maître : il est comme son propre frère.

Conclusion (v.20-22) et salutations (v.23-25)

L’épître se clôt par l’assurance d’être entendu de Philémon (v.20-21), une promesse de voyage (v.22), un échange de salutations de la part des collaborateurs de Paul (v.23-24) et une bénédiction finale (v.25) : Genres littéraires Phm 1,20–25.

Caractérisation de Paul : apôtre, père, commerçant, ironiste ?

On peut se lancer dans des considérations de morale sociale (Théologie Phm 1,12), peut-être anachroniques (Milieux de vie Phm 1,16a) ; on peut aussi être sensible à la subtilité des relations humaines tissées par Paul.

Père et victime

Deux thèmes sont à l’œuvre : la prison et les entrailles (le cœur : Milieux de vie Phm 1,7b.12b.20b). Ils construisent une figure subtile d’autorité de l’Apôtre, qui apparaît à la fois comme un modèle de souffrance pour la foi et comme un modèle de paternité. Paul devient pater familias de Philémon et d’Onésime, qui sont maintenant frères (c.-à-d. la paternité de Philémon est relativisée). Plutôt que de faire appel à son autorité apostolique (v.8), Paul préfère se présenter comme un père et comme une victime (v.9).

Négociateur madré

Il le fait avec une tendre ironie (Procédés littéraires Phm 1,8s), feignant la négociation commerciale (Milieux de vie Phm 1,19ab), multipliant les arguments jusqu’aux limites de la préciosité (comme le jeu de mots sur le nom de l'esclave : Procédés littéraires Phm 1,10b.11b ; Procédés littéraires Phm 1,20a), comme s'il ne voulait pas imposer sa volonté, malgré son insistance (Phm 20-21) et alors qu'il rappelle à Philémon qu'il ne lui doit rien moins que... lui-même : Procédés littéraires Phm 1,19c !

Texte

Procédés littéraires

10b.11b Onésime + utile — Jeu de mots entre Onêsimos (« profitable ») et euchrêstos (« utile »), qui sont synonymes. Euchrêstos est peut-être aussi un jeu de mots avec Christos (« Christ », v.8-9c) car la voyelle èta commençait à cette époque à se prononcer comme iota (phénomène de iotacisme).

13a.14a Je voulais + je n’ai rien voulu faire — Variation sur les verbes de volonté

  • Paul emploie au v.13a boulomai, signe d’une volonté concertée ; 
  • il emploie au v.14a thelô, manifestation d’un simple désir.

23 compagnon de captivité Inclusion antithétique Au « compagnon d’armes » (v.2b) qu’est Archippe, mentionné aux côtés de Philémon, en début de lettre, répond ici Épaphras, le « compagnon de captivité » de Paul, ce qui souligne la disparité des situations entre celui qui écrit la lettre et ceux qui la reçoivent.

Genres littéraires

1ss Genre épistolaire

Adresse

L’adresse paulinienne marque une christianisation du formulaire épistolaire antique, extrêmement simple (souvent du style « A à B, salut »). Non seulement elle mélange la salutation grecque (« salut », « réjouis-toi ») et la salutation hébraïque (šālôm, « la paix »), mais surtout elle fait de cette salutation une bénédiction puisque la grâce et la paix offertes viennent de Dieu le Père et de Jésus-Christ. →Vocabulaire de la grâce et du bienfait dans la Bible

Le membre et le corps

Paul, alors qu’il a une demande particulière à faire à Philémon (il lui demande d’être indulgent envers son esclave en fuite), adresse sa lettre à la communauté qui s’assemble chez lui. Cette adresse est une manière d’impliquer toute la maisonnée. Elle est plus qu’une simple façon de faire pression discrètement sur Philémon : elle constitue un moyen de présenter à l’assemblée un cas qui affecte toute la communauté et pas un individu.

20–25 Conclusion La lettre se termine par une conclusion en trois parties :

  • v.20-21 : péroraison rhétorique (et vaguement ironique) qui reprend les principaux arguments : la formule feint de nier le projet épistolaire puisqu’elle affirme la conviction de Paul que Philémon se rendra à ses arguments. Pourquoi écrire dans ce cas ? Bien entendu, c’est une sorte de prédiction qui se veut autoréalisatrice pour manifester encore un peu plus les obligations de Philémon envers Paul.
  • v.22: une nouvelle occurrence des projets de voyage de Paul, qui renforce le poids de la présence de l’Apôtre : d’ici peu, c’est en chair et en os qu’il pourra formuler sa demande.
  • v.23-25 : conclusion commune à toutes les lettres de la main de l’Apôtre : envoi de salutations de la part des personnes qui entourent l’Apôtre et brève formule de conclusion, en fait une bénédiction. L’ « Amen » final induit un usage liturgique.

Contexte

Milieux de vie

1b–2ab Philémon + Apphia + Archippe — Prosopographie L'accumulation des noms dans la salutation et « l'église qui est dans ta maison » (v.2c) indiquent que la maison de Philémon servait de point de ralliement aux chrétiens de Colosses : c’était donc un homme aisé, dont la maison était devenue une « église domestique ». Sa femme pourrait être Apphia. Archippe est probablement leur fils, qui devient plus tard quelqu’un d’important dans l’Église de Colosses (Col 4,17 parle d’un « ministère » qu’Archippe a reçu).

Textes anciens

10a je t’exhorte au sujet de mon enfant que j'ai engendré

Refuge auprès d'une autorité sacrée

On a retrouvé de nombreux écriteaux d’avis de recherche, offrant de l’argent pour l’arrestation d’esclaves évadés. Le refuge auprès d’une autorité sacrée était fréquent, surtout dans la ville d’Éphèse, située dans les environs de Colosses. La situation d’Onésime était donc plutôt courante.

  • Achille Tatius Leuc. Clit. 7,13,2-3 « Le temple était depuis toujours interdit aux femmes libres et ouvert seulement aux hommes et aux vierges. Si une autre femme y entrait, la mort était la punition de son crime, sauf s’il s’agissait d’une esclave ayant légitimement à se plaindre de son maître ; dans un tel cas, il lui était permis de se rendre en suppliante auprès de la déesse ; les magistrats tranchaient le différend entre elle et son maître. S’ils jugeaient que le maître n’avait aucun tort à son égard, il reprenait possession de l’esclave, après serment de ne lui tenir aucune rigueur pour sa fuite. Mais si la sentence était rendue en faveur de la servante, elle restait là comme esclave de la divinité. »

Intervention d'un tiers

  • Pline Ep. 9,21 (une recommandation pour un affranchi) « Votre affranchi contre lequel vous vous dites furieux est venu à moi et, se prosternant à mes pieds comme il l’aurait fait aux vôtres, ne veut plus les quitter. Il a longtemps pleuré, longtemps prié, longtemps aussi gardé le silence ; bref, il m’a fait croire à ses regrets. En vérité, je l’estime corrigé parce qu’il sent qu’il a eu tort. Vous êtes en colère, je le sais, et en colère avec raison, je le sais aussi : mais la douceur est surtout méritoire quand on a de plus justes motifs de colère. Vous avez aimé cet homme et, je l’espère, vous l’aimerez encore : en attendant, il suffit que vous vous laissiez fléchir, ce sera plus excusable. Accordez quelque chose à sa jeunesse, quelque chose à ses larmes, quelque chose à votre bonté naturelle. Cessez de le tourmenter, de vous tourmenter du même coup ; car c’est un tourment pour vous, si doux, que la colère. Vous allez trouver, je le crains, qu’au lieu de prier, j’exige, si je joins mes supplications aux siennes ; je les joindrai pourtant d’autant plus abondamment et largement que je l’ai repris lui, plus vivement et plus sévèrement, l’ayant menacé sans détour pour vous, car peut-être supplierai-je encore, obtiendrai-je encore ; mais il s’agira toujours d’une prière qu’il soit décent à moi de faire, à vous d’exaucer. »

Il semble que le recours à un ami de la famille puisse être une façon de régler les conflits entre maîtres et esclaves :

  • Justinien Dig. 21,1,17,§4  « Vivianus [un juriste peu connu de la fin du Ier siècle apr. J.-C.,] dit : Proculus, interrogé à propos de quelqu’un qui s’était caché dans la maison de son maître afin de trouver une occasion de s’enfuir, dit : “Même s'il n'a pas pu trouver comment s'enfuir, puisqu’il était resté à la maison, cependant il était fugitif.  Mais s’il s’est caché jusqu’à ce que la colère de son maître se dissipe, il n’était pas fugitif. À l’instar de celui qui, réalisant que son maître voulait le battre, s’est réfugié chez un ami qu’il a convaincu d’intercéder pour lui.” »
  • Justinien Dig. 21,1,17,§5 « Vivianus écrit encore que si un jeune esclave a quitté le maître d'école et est revenu chez sa mère, il est fuyard s'il se cache pour ne pas revenir chez son maître ; mais si c'est pour obtenir grâce à sa mère un pardon de quelque faute qu'il aurait commise, il n'est pas fuyard. »

Réception

Liturgie

1–21 Deuxième lecture du 23e dimanche du TO, année C

Lectionnaire œcuménique révisé 

Phm 1-21 est précédé ou bien de Jr 18,1-18 ; Ps 139,1-6.13-18 ou bien de Dt 30,15-20 ; Ps 1 ; et suivi par Lc 14,25-33.

Lectionnaire dominical romain

Phm 9b-10.12-17 est précédé de Sg 9,13-18b ; Ps 90,3-6.12-14.17 et suivi par Lc 14,25-33.

Le rappel à Philémon de considérer Onésime maintenant comme un frère et non plus comme son esclave prépare l’enseignement de Jésus qui invite dans l’évangile ceux qui veulent le suivre à renoncer aux biens matériels. La requête de Paul à Philémon se comprend alors comme le cas particulier d’un enseignement biblique plus général.

7–20 Lectionnaire quotidien romain

Messe du jeudi de la 32e semaine du TO-II

Ce texte se lit avec Lc 17,20-25, où l’enseignement de Jésus sur la venue du fils de l’homme, qui doit souffrir et être rejeté par les hommes, a un lien ténu avec la situation critique d’Onésime.

Tradition juive

12ss Attitude talmudique envers un esclave enfui Les avis des rabbins sont partagés.

  • b. Giṭ. 45a « Un certain esclave s’enfuit depuis l’étranger jusqu’en Eretz Israël et était poursuivi par son maître. Ce dernier vint devant R. Ammi, qui lui dit : “Qu’il te rembourse sa valeur, et tu feras un acte d’émancipation en sa faveur en accord avec la vision de R. Ahi fils de R. Josiah. Car on a enseigné : 'Ils n’habiteront pas ton pays, de peur qu’ils ne te fassent pécher contre moi, car tu servirais leurs dieux et ce serait pour toi un piège' (Ex 23,33). Dirai-je que les textes parlent d’un païen qui a entrepris de ne pas pratiquer l’idolâtrie ? Il est écrit : (Dt 23,16)." R. Josiah a trouvé cette explication difficile à accepter, car, au lieu de “de chez son maître”, cela devrait être “de chez son père”. Aussi, R. Josiah expliqua le verset en parlant d’un homme qui vend son esclave à l’étranger. R. Ahi fils de R. Josiah trouva cela difficile à son tour, car au lieu de “qui s’est enfui auprès de toi”, cela devrait être “qui s’est enfui depuis chez toi”. R. Ahi fils de R. Josiah expliqua donc le verset en parlant d’un esclave qui s’enfuit depuis l’étranger jusqu’en Eretz Israël. Un autre enseigne : "Tu ne livreras pas un esclave à son maître." Un Rabbi dit que le verset parle d’un homme qui achète un esclave dans l’intention de l’émanciper. Comment devons-nous le comprendre ? R. Nahman b. Isaac dit : "Il fait un contrat en ces termes : 'Quand je t’achète, tu seras regardé comme étant ton propre maître à partir de maintenant.'" Un esclave de R. Hisda s’enfuit chez les Cuthéens [= Samaritains]. Il envoya une lettre pour qu’ils le lui retournent. Ils lui citèrent en retour le verset "Tu ne livreras pas un esclave à son maître". Il leur cita en retour "Ainsi feras-tu pour son âne, ainsi feras-tu pour son manteau, ainsi feras-tu pour tout objet perdu par ton frère et que tu trouveras ; tu n’as pas le droit de te dérober" (Dt 22,3). »

Cette difficulté semble exister depuis longtemps. Tg. Onq. sur Dt 23,16 traduit : « Tu ne livreras pas un esclave des nations à son maître ».

Droit

13a Je voulais le retenir Devoir de protection

  • Dt 23,16-17 « Tu ne livreras pas un esclave à son maître qui se sera enfui de chez son maître auprès de toi. Il demeurera avec toi, parmi les tiens, au lieu qu’il aura choisi dans l’une de tes villes où il se trouvera bien ; tu ne le molesteras pas. »

En fait, cette loi ne s’appliquait qu’à la Terre promise.

Tradition chrétienne

10b Onésime Prosopographie S’adressant à l’Église d’Éphèse un demi-siècle plus tard, Ignace d’Antioche parle d'un homme appelé Onésime :

  • Ignace d’Antioche Eph. 1,3 « C’est donc bien toute votre communauté que j’ai reçue au nom de Dieu, en Onésime, homme d’une indicible charité, votre évêque selon la chair. »

La tradition chrétienne a souvent assimilé cet Onésime à l’esclave en fuite, affirmant par là l’efficacité de la lettre de Paul et la sincérité de celui que l’Apôtre engendra dans la chair.

Arts visuels

9 Bible hiéroglyphique

Thomas Bewick (1753-1828) et Rowland Hill (1744-1833), New Hieroglyphical Bible (impression au plomb et gravure sur bois, 1794), 14 cm x 9 cm

Thomas Fisher Rare Book Library, Toronto (Canada) © Domaine public - Photo : Dr. Ralph F. Wilson

Il est touchant de voir que cette Bible hiéroglyphique choisit de représenter l'« amour » ou la « charité » par une famille, du moins par une mère avec ses enfants (le père étant absent) ; de même en 3Jn 1,6.