La Bible en ses Traditions

Apocalypse 15,1–2

Byz V S TR Nes

1 Puis je vis dans le ciel un autre signe, grand et étonnant :

sept anges qui tenaient en main sept plaies, les dernières,

car c’est par elles que doit se consommer la colère de Dieu.

2 Et je vis comme une mer de verre mêlée de feu

et les vainqueurs de la bête, de son image

TRde son image, de sa marque  et du nombre de son nom

étaient debout au bord de cette mer

tenant les harpes sacrées.

Texte

Procédés littéraires

1,1–22,21 NARRATION Construction d'un espace qui transcende l'espace

De la terre au ciel et retour ?

Psyberartist, Patmos, (photographie numérique, 2013)

© CC BY 2.0→ Ap 6,14 ; 20,12-15

Quand l’île a un relief aussi torturé que Patmos, elle s’avère à la fois solide et fragile: trouée vers le ciel par le vent et par l’eau et en constant contact avec les enfers à travers les séismes. À Patmos, le haut et le bas, l’ici et le là-bas se mêlent; on est assez suspendu entre ciel et terre. Et de fait, il est difficile de suivre les mouvements du Voyant de l’Apocalypse et de le situer précisément au fil du récit, entre rivage et mer, montagne et désert, ciel et terre :

  • D’abord, en Ap 1,9 il est dans l’île de Patmos.

Il monte ensuite deux étapes : 

  • Ap 1,10, saisi par l’Esprit, il se retourne (transe ?) ; 
  • Ap 4,1 : il monte vers le ciel dont une porte s’est ouverte ; il y observe une liturgie grandiose avec des échanges entre ciel et terre (les sceaux ouverts Ap 6, les humains marqués Ap 7), toutes sortes de catasrophes cosmiques aux sept coups de trompette (Ap 8-11) des anges debout ou s’activant entre ciel et terre (Ap 10,6) finalement dans le ciel le signe de la femme accouchant sur la terre, son enfant menacé par le dragon mais enlevé au ciel, le dragon restant aux aguets sur le sable de la mer (Ap 12,18) d’où émerge une terrifiante bête, bientôt rejointe par une autre montée, elle, de la terre (Ap 13).

Le voyant semble alors entre ciel et terre, entendant des voix venant du ciel (Ap 14,2.13).

  • puis il se concentre à nouveau sur le sanctuaire céleste d’où sont envoyés les septs anges porteurs de coupes (Ap 16) 
  • Il est rejoint par un ange qui le transporte dans un désert pour lui montrer la prostituée Babylone (Ap 17,1), dont il déchiffre la vision, puis il voit descendre du ciel (Jn 18,1) l’ange qui annonce sa chute ; entend dans le ciel l’alleluia de la foule des élus (Ap 19,1), voit au ciel le Verbe sur son cheval blanc et ses armées (Jn 19,11) ; un ange descend du ciel avec chaîne et clef pour enfermer le dragon (Ap 20,1), puis en présence de celui qui siège sur le trône blanc (au ciel ?)

Du cosmos au Logos et retour

Il est donc bien difficile de situer le Voyant. Finalement, le lieu où l'on est toujours le plus certain de se trouver, c’est encore la page du livre. Et justement, l'apocalypticien ne cesse de comparer le monde à un livre Procédés littéraires Ap 6,12–16 ; 20,12–15 ; 22,7–10.18s

Réception

Arts visuels

1–4 sept anges qui tenaient en main sept plaies Chanter sous la plaie

Enluminure du 8e s. 

Beatus de Liébana (ca. 730-798), Commentaire sur l'Apocalypse (ca. 784), manuscrit, folio 177r

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France) © Domaine Public→

Les « sept plaies » tenues en main par les sept anges sont déjà symbolisées par des coupes (alors que celles-ci n'apparaissent en tant que tel qu'au verset 7). Dans la symbolique apocalyptique, la vendange (et donc la coupe de vin) est du côté du châtiment et de la colère divine, tandis que la moisson est du côté du salut, du tri des sauvés, rassemblés comme autant de bons grains dans le grenier du Seigneur.

1,11 ; 12,1 ; 15,1 ; 19,13 — Ce que tu vois, écris-le dans un livre + je vis dans le ciel un autre signe + son nom est « Verbe de Dieu » ... Contempler et transmettre le contemplé

Voir les symboles

Hans Memling (ca. 1433-1494), Jean l’Évangéliste à Patmos et les visions de l’Apocalypse (huile sur panneau de bois, ca. 1479), 172 x 79 cm, volet droit d'un retable d’autel (Tryptique des noces mystiques de sainte Catherine d’Alexandrie)

Vieil hôpital Saint-Jean, Bruges, Memlingmuseum (Belgique) © Domaine public→

À Patmos, Jean compose un étourdissant concentré de symboles bibliques. Il tire sa scénographie de la littérature juive, depuis ses adaptations de cosmogonies archaïques jusqu'à l’épopée nationale reconstruite en temps d’Exil et aux attentes messianiques déçues au temps du retour…

Mais il la tire tout autant du lieu où il se trouve. Les scribes juifs, à partir du 5e s. av. J.-C., ont affirmé toujours plus fortement la souveraine domination de leur Dieu comme Dieu unique et transcendant et son ultraproximité comme créateur de tout à partir de rien. Au premier siècle de notre ère, le →1 Hén. (43,4) établit une correspondance entre les deux et dans l’énigmatique →Asc. Is. (7,10) ce qui advient au firmament des cieux advient aussi sur la terre. Pour le juif qu’est Jean de Patmos, parce qu'elle est pensée et parlée par le Créateur avant même que l’homme ne lui prête ses mots, la nature est gorgée de signification qu’il appartient au poète et au prophète de découvrir.

Sur la formidable composition de Memling, on repère facilement la liturgie céleste (Ap 1,12-16 ) autour de l'Agneau (Ap 15,1-4) ; la vision de la Femme (Ap 12,1-17), les quatre cavaliers dans l'ordre...

Le Verbe à Patmos

Nicolas Poussin (1594-1665), Paysage avec saint Jean à Patmos (huile sur toile, Rome, 1640), 100,3 x 136,4 cm, en diptyque avec le Paysage avec saint Matthieu et l'ange

Art Institute, Chicago (États-Unis) © Domaine public→

Sur l’une des toiles de son célèbre diptyque de 1640, l’amoureux de l’art antique que fut Nicolas Poussin place avec raison saint Jean — écritoire en main — face à un piédestal de section cruciforme, au cœur d’un paysage avec mer, montagne et vestiges antiques intacts, en un contraste subtil avec le Paysage avec saint Matthieu et l'ange, où les eaux d'un Jourdain symbolique semblent aussi séparer l'évangéliste du Temple grandement ruiné à l'arrière-plan. 

Poussin a génialement compris le rapport intime qui lie les écrits de l’évangéliste du Logos incarné et l'inscription de ce même Logos dans le cosmos de Patmos où il séjournait...

Cinéma

1,1–22,21 Allusions à l'Apocalypse

  • Ingmar Bergman, Det sjunde inseglet [« le septième sceau »] (1957).
  • Vincente Minnelli, The Four Horsemen of the Apocalypse (1961).
  • Andrei Tarkovski, Offret [« le sacrifice »] (1985).
  • Peter Jackson, The Lord of the Rings (en particulier le 3e film, 2003).