La Bible en ses Traditions

Luc 10,30–32

Byz V S TR Nes

30 Reprenant, Jésus Slui dit :

— Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho et il tomba au milieu de brigands

Sdes brigands tombèrent sur lui,

Byz V TR Nesqui, après l’avoir dépouillé

et couvert de plaies, s’en allèrent en le laissant à moitié mort.

31 Par hasard un

VOr, il se trouva qu'un prêtre descendait par ce

Vle même  chemin

et, le voyant, il passa outre.

Byz S TR Nes
V

32 Pareillement un lévite, survenant en ce lieu

et Sle voyant, passa outre.

32 Pareillement un lévite, se trouvant près de ce lieu, le vit, passa outre.

Texte

Critique textuelle

30 à demi mort (S) Variantes

  • Littéralement, S signifie « peu de vie subsistant en lui ».
  • sySC : « entre mort et vivant ».

Procédés littéraires

4,16–24,52 an de grâce NARRATION Chronologie symbolique du ministère public du Christ comme année jubilaire Luc ne rapportant qu'une seule Pâque durant l'âge adulte de Jésus, il sous-entend que son ministère public correspond exactement à l'année jubilaire, depuis le discours dans la synagogue de Nazareth jusqu'à l'Ascension.

  • En déclarant « aujourd'hui » l'ouverture de l'année jubilaire, Jésus agit comme le grand-prêtre inaugurant l'an de grâce par le grand →Jour des Expiations. 
  • À l'autre extrémité de l'Évangile, l'Ascension de Jésus rappelle la célébration du même Jour des Expiations par le grand-prêtre Simon telle qu'elle est rapportée par l'Ecclésiastique :  Jésus lève les mains et bénit tandis que les assistants se prosternent devant lui (cf. Lc 24,50-52 // Si 50,17-20).

30–37  La « parabole du bon Samaritain », chef d'œuvre de théologie littéraire   Le titre de la parabole n'appartient pas au texte : Luc ne dit jamais que le Samaritain est « bon ». Mais ce titre traditionnel a l'avantage de mettre l'accent sur le Samaritain, non sur  la victime quil secourt, dans un récit dont le but semble être d'identifier « le prochain ».  

NARRATION la subversion d'une intrigue de reconnaissance

  • Enchâssement dans la narration évangélique. Un légiste (νομικός) demande à Jésus, pour l'éprouver, ce qu'il doit faire pour hériter la vie éternelle. Jésus lui renvoie la question : « Dans la Loi, qu'est-il écrit ? » C'est donc le légiste, et non Jésus, qui récite le double commandement en joignant Dt 6,5 et Lv 19,18 : aimer le Seigneur « de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée » (quatre termes chez Luc, trois en Dt 6,5), et « ton prochain comme toi-même ». Jésus approuve : « Fais cela et tu vivras. » La formule « le second lui est semblable » appartient à Matthieu (Mt 22,39) ; chez Marc (Mc 12,28-34) et Matthieu, c'est Jésus qui énonce les deux commandements, en réponse à une question sur le plus grand. `Chez Luc, le légiste, « voulant se justifier », relance : « Et qui est mon prochain ? » (Lc 10,29).
  • Le récit. Un homme descend de Jérusalem à Jéricho, environ mille mètres de dénivelé sur moins de trente kilomètres de désert. Des brigands le dépouillent et le laissent à demi mort. Un prêtre, puis un lévite, le voient et passent de l'autre côté (ἀντιπαρῆλθεν). Un Samaritain en voyage le voit à son tour et il est « remué jusqu'aux entrailles » (ἐσπλαγχνίσθη, le verbe que Luc emploie pour le père du fils prodigue en Lc 15,20). Il verse de l'huile et du vin sur les plaies, les bande, charge l'homme sur sa monture, le mène à une auberge, donne deux deniers à l'aubergiste et promet de rembourser le surplus à son retour.

On s'attend à une intrigue de reconnaissance, au terme de laquelle le prochain serait identifié. Or la parabole s'achève sur une question qui transforme celle du légiste. Il ne s'agit plus de savoir « qui est mon prochain ? », mais : « Lequel de ces trois te semble être devenu le prochain [πλησίον δοκεῖ σοι γεγονέναι]  de celui qui était tombé aux mains des brigands ? » (Lc 10,36). Le parfait γεγονέναι dit un devenir accompli, non un état.

  • Le légiste répond sans prononcer le mot « Samaritain » : « Celui qui a pratiqué la miséricorde envers lui » (ὁ ποιήσας τὸ ἔλεος μετ' αὐτοῦ). Jésus conclut : « Va, et toi aussi, fais de même » (πορεύου καὶ σὺ ποίει ὁμοίως).

ÉNONCIATION Ironie

Le prêtre et le lévite sont des hommes du culte de Jérusalem. Celui qui accomplit le commandement de Lv 19,18 est un dissident du Garizim. Milieux de vie Lc 10,29–37 À l'intérieur même de la définition antique d'Israël, le Samaritain est l'autre du Judéen, et c'est lui qui devient le modèle. On a souvent expliqué l'abstention du prêtre et du lévite par la crainte de l'impureté contractée au contact d'un cadavre (Lv 21,1-4) ; le texte ne donne aucun motif, et l'on remarquera que tous deux descendent de Jérusalem, leur service sans doute achevé.

Contexte

Milieux de vie

29–37 HISTOIRE DES MENTALITÉS 

Doxa antique : une question brûlante

 La question du légiste n'a rien d'académique : elle touche un point disputé de l'interprétation de la Loi. C'est la préfiguration d'une « dispute halakhique » car la question relève ici autant de l'exégèse que de la pratique. Tradition juive Lc 10,29–37  

Société palestinienne du 1er s. : un diptyque d’ennemis

Jésus place ce récit d'agression entre deux groupes de personnages que tout sépare selon l'opinion courante dans son milieu :

  • d'un côté, un lévite et un prêtre, de ceux qui, en Israël, sont le plus tenus à observer la loi de charité,
  • de l'autre, un Samaritain, l'étranger et l'hérétique (Jn 8,48 ; Milieux de vie Lc 9,53), dont on n'attendrait normalement que de la haine. Le Samaritain n'est pourtant pas, au sens strict, un étranger. Les Samaritains se disaient descendants des tribus du Nord (Éphraïm et Manassé), possédaient leur propre Pentateuque et rendaient leur culte sur le mont Garizim. Les Judéens, eux, les tenaient pour une population mêlée, issue des colons installés par les Assyriens après la chute de Samarie (2R 17,24-41), et pour des schismatiques. Le temple du Garizim avait été détruit par le Hasmonéen Jean Hyrcan vers la fin du IIᵉ siècle avant notre ère. Jean le note sèchement : « les Juifs n'ont pas de relations avec les Samaritains » (Jn 4,9), et Luc fait dire à Jésus, à propos du lépreux samaritain guéri, « cet étranger » (ἀλλογενής, Lc 17,18). Luc s'intéresse d'ailleurs aux Samaritains plus qu'aucun autre évangéliste (Lc 9,51-56 ; 17,11-19 ; ).

La parabole est donc provocante. Procédés littéraires