Source et sommet de l'année liturgique, la fête chrétienne de Pâques, axée sur le Messie unique, peut donner l'impression que la Pâque juive antique était elle aussi centrale. Dans la religion du Temple, cependant, Pesah n'était que l'une des trois fêtes de pèlerinage principales, celle du printemps, de même statut que celle des Semaines (ou Shavouot, ou Pentecôte) en début été, et celle des Tentes (ou Souccot) à l'automne (Ex 23,14-17). L'ampleur de la célébration de →Yom Kippour dans le judaïsme du second Temple, dont dépendait tout le système de pureté rituelle, en faisait peut-être le véritable point d'incandescence de l'année. De fait, si les premiers écrivains chrétiens sont sensibles à la profonde →typologie pascale de la proclamation évangélique, celle-ci n'est cependant pas exclusive d'autres typologies liturgiques non moins prégnantes : →Yom Kippour dans la littérature paléochrétienne (NT, Pères apostoliques).
La mémoire scripturaire de la Pâque elle-même était très diverse, riche de nombreux souvenirs superposés, auxquels les évangélistes surent faire écho.
1 — Aux origines
La Pâque AT résulte peut-être de la fusion de rites liés à la révélation cosmique du Dieu créateur (sacrifice de l’agneau chez les nomades ; sacrifice des prémices de la terre chez les sédentaires cultivateurs) et de rites liés à la révélation historique du Dieu rédempteur (sortie d’Égypte).
2 — La Pâque archaïque
En Ex 12,6-9, Dieu donne aux Israélites l’ordre de sacrifier un agneau au crépuscule du 14e jour de Nisan, de marquer de son sang le linteau de la porte, de le rôtir et de le manger avec du pain non levé et des herbes amères. Dieu, voyant le signe du sang, laisserait sauves les maisons ainsi signées (Ex 12,13), alors que les Égyptiens seraient frappés de la plaie de la mort des premiers-nés. Cette séquence, sacrifice au soir du 14 Nisan et repas dans la nuit suivante (15 Nisan), devait être répétée chaque année.
- La fête de Pesah est ainsi originairement la commémoration annuelle d'un rite de protection consistant dans le sacrifice d'un agneau ou d'un chevreau et sa consommation dans un cadre familial.
- Une fête de sept jours commence dès le sacrifice consommé (Ex 12,15-20), celle dite « des Azymes », qui commémore les événements de cette libération autour du signe du pain non levé, souvenir de la hâte dans laquelle on se précipita hors de la maison d'esclavage.
Les commandements liés à cette célébration sont réitérés à chaque fois que Dieu expose ses commandements : Ex 13,3-10 ; 23,14-15.18 ; 34,18.25 ; Lv 23,5-8 ; Nb 28,16-25 ; Dt 16,1-8.
3 — La Pâque de Josué, à l’entrée en Terre promise
Lorsque l’Exode cesse, la Pâque est comme repromulguée : le Jourdain est traversé, tous les hommes sont recirconcis, la manne cesse et l’on mange des produits du pays (Jos 5,2-12).
4 — La Pâque en Terre promise, centrée sur le Temple
Une fois le Temple construit, le sacrifice originel évolue.
- La Pâque devient une fête de pèlerinage ; c’est aux environs du Temple que doit se sacrifier et se consommer l’agneau pascal (cf. des évocations de ces célébrations sous Ézéchias en 2Ch 30).
- Une de ces célébrations reste particulièrement inscrite dans les mémoires comme exceptionnelle : la Pâque de Josias (2Ch 35,1-18).
5 — Une Pâque messianique attendue par les prophètes ?
Pour les prophètes, le thème d’un nouvel exode était associé à celui du messie (Is 11,1.11-12 ; 51,10-11 ; Jr 23,5-8 ; 31,7-8 ; Ez 37,21.24). Celui-ci devait ramener de la dispersion les dix tribus et restaurer un royaume unifié ; son œuvre de rédemption extérieure s’accompagnerait intérieurement d’une purification du péché (Is 40-55). Le messie célébrerait-il une nouvelle Pâque, au terme de ce nouvel exode ?
6 — La Pâque sans le Temple
- Dans la diaspora, éloignée du Temple (même avant sa destruction), la célébration de la Pâque semble avoir consisté en un festin entourant la consommation, accompagnée de prières, d'un animal entier (→ Spec. 2,148).
- Durant les deux premières générations après la destruction du Temple, la coutume semble avoir été de consommer un agneau rôti (comme on le faisait déjà dans la diaspora) et de raconter les lois du sacrifice pascal durant toute la veillée.
- D’après →t. Pesaḥ. 10,12, Gamaliel — qui pourrait être le petit-fils du Gamaliel du NT (Ac 5,34 ; 22,3) — aurait joué un rôle dans l’organisation des célébrations de Pâque en l’absence de sacrifices juste après la destruction du Temple.
La Pâque de la tradition rabbinique
Au fil du temps, la pratique évolua : en particulier, l’agneau pascal disparut. À en croire la tradition rabbinique, divers rites furent ajoutés à ce repas au point qu’il prit le nom de sēder (« ordre ») : manière de rompre le pain, de servir du vin, de manger finalement allongé (à l'inverse de ce qui est prescrit en Ex 12,11), en chantant des hymnes et en commentant l’un après l’autre les divers gestes rituels.
Le rituel de la Haggada
Finalement, un livret de célébration, la Haggada de Pâque, combina à des textes bibliques des matériaux de diverses époques.
- La base de ce livret remonterait aux lendemains de la destruction du Temple en 70 ap. J.-C. L’histoire des cinq tannaïm de Bne Barak incluse dans la Haggada est datée des environs de 120 : elle témoignerait du moment où l’on établit la nouvelle obligation de raconter l’Exode d’Égypte durant le Seder pour remplir l’obligation de Dt 6,20-25, peut-être bien en réaction à l’interprétation de la fête alors promue par les judéo-chrétiens (→Eucharistie et Seder pascal construits en miroir ? ; →De la dernière Cène aux Eucharisties chrétiennes).
- Il atteignit une forme classique entre le 4e et le 8e s.
- Son enrichissement a suivi depuis un processus ininterrompu : par exemple, les éditions contemporaines par des synagogues non orthodoxes incluent des lectures permettant de faire mention de la Shoa.
La Haggada est à la fois un rituel décrivant les gestes à faire et une mystagogie suscitant leur explication. Tout s’y déroule de telle sorte qu’on en vienne à se poser des questions et que la célébration soit vécue comme un rendez-vous avec Dieu. La première question est posée dès les bénédictions du début du repas ; on peut aussi dissimuler tel ou tel mets pour susciter la curiosité des enfants et entretenir l’attention dévote (kawwānâ) des adultes.
- →m. Pesaḥ. 10,5 « De génération en génération, que chacun se considère comme s’il sortait d’Égypte. »
