Les premiers rapporteurs de la vie de Jésus ont cherché le sens de sa mort tragique : sans exclure des allusions au rite méditerranéen du pharmakos (Milieux de vie Rm 8,3), plusieurs passages du NT présentent un recours cohérent à la liturgie de →Yom Kippour. Cette fête présente deux figures principales :
- celle du grand prêtre accomplissant un rite de purification une fois par an (selon b. Yoma, c'était la seule fois de l'année où quelqu'un pénétrait dans le Saint des Saints) ;
- celle du bouc émissaire et de la chèvre sacrificielle qui prennent sur eux tous les péchés du peuple.
Pour les croyants chrétiens, cette figure est finalement assumée par Dieu lui-même en la personne de Jésus crucifié. L'Épître de Barnabé (→Barn. 7,2-12) compare spécifiquement la Passion et la parousie de Jésus au bouc émissaire et à la chèvre sacrificielle, présente une interprétation typologique des boucs de Yom Kippour et de la vache rousse et utilise les rites liturgiques comme s'ils étaient des unités interprétables semblables à des textes, ainsi que des prescriptions halakhiques, pas seulement bibliques, montrant à quel point ce premier auteur chrétien était profondément enraciné dans la vie du judaïsme.
Plusieurs passages du NT montrent que cette typologie, reprise et développée ensuite par Justin, Tertullien et Origène, n’a pas pour origine la seule épître de Barnabé, mais qu’elle était déjà subtilement utilisée par les premiers témoins de la Passion de Jésus.
1 — Allusions à Yom Kippour dans le NT
Lettre aux Hébreux
La référence la plus évidente à Yom Kippour est l'épître aux Hébreux, qui comporte :
- la victoire sur les forces du mal (He 2,14-15) ;
- la confession des péchés ;
- l’expiation par une offrande sacrificielle unique (He 7,27 ; 9,14.25 ; 10,11-18) : le sacrifice de Jésus sur la croix a eu lieu une seule fois dans l'histoire, comme Yom Kippour n'a lieu qu'une fois par an ;
- l’aspersion du sang (He 10,22 ; cf. He 9,13.19.21 ; 12,24) ;
- la mise en scène en dehors de la ville (Golgotha), analogue à l’expulsion du bouc émissaire ;
- l’entrée dans le Saint des Saints : par sa résurrection, Jésus entre dans le véritable sanctuaire (le ciel, où se trouve le →« Royaume de Dieu »), à l’instar du grand prêtre dans le temple de pierre de Jérusalem (He 6,19-20 ; 9,24 ; 10,19) ;
- l’intercession constante pour ses disciples (He 7,25 ; 2,18 ; 4,14 ; 9,24) à l’instar du grand prêtre.
Présence dans l'évangile : Matthieu
Barabbas comme bouc émissaire dans Mt 27,15-23 // tirage au sort des boucs dans le rituel de Yom Kippour
Cf. → Hom. Lev.10.2.2 (SC 287,134).
- 2 victimes sont présentées ;
- Elles sont identiques ;
- Elles symbolisent des puissances opposées ;
- Un tirage au sort ou un choix doit être fait entre les deux pour savoir laquelle sera tuée et laquelle relâchée ;
- une « confession » est prononcée ;
- Mt 27,28 parle d'un chlamus kokkinê, →Barn. 7 appelle la laine écarlate nouée autour du cou du bouc émissaire to erion to kokkinon.
Le lavage des mains et la « confession » d'innocence / culpabilité de la congrégation : Mt 27,24-26
- Ce passage énigmatique est habituellement expliqué en lien avec le rituel de la génisse sacrifiée en cas de meurtres non résolus afin de témoigner : « Nos mains n'ont pas versé ce sang, et nos yeux ne l'ont pas vu couler. Seigneur, accepte l'expiation pour ton peuple Israël, que tu as racheté, et ne sois pas coupable du sang innocent au milieu de ton peuple Israël, afin que leur culpabilité de sang soit expiée » (Dt 21,1-9).
- Il peut aussi être expliqué en lien avec le bouc émissaire de Yom Kippour : Lv 16,21-24, où le lavage des mains scande régulièrement la procédure.
Contrepoint entre Jésus et le grand prêtre ?
- Mt 26,64 « Vous verrez le fils de l'homme assis à la droite de la puissance et venant sur les nuages du ciel. »
Le passage traduit une double ironie. Comme dans Mt 16,16-17, Jésus questionné sur sa prétention à être →Fils de Dieu répond en se désignant comme →Fils de l’homme). Il corrige les conceptions de ses interlocuteurs sur le messie (Mt 16,21) ou sur sa venue en tant que juge du monde (Mt 26,64). Mieux, le Fils de l'homme présidera le jugement eschatologique : les juges injustes de Jésus seront jugés par lui à sa parousie !
Il est possible que cette ironie soit soulignée par une discrète allusion au symbolisme cosmique des →ornements du grand prêtre dans cette description du Fils de l’homme en majesté. (→Jésus (grand) prêtre ?) Si tel est le cas, alors le verset suivant, Mt 26,65 « déchira ses vêtements » équivaut à un véritable sarcasme : ce faisant, le grand prêtre, garant de l'honneur de Dieu et de l'application de la Tora, les transgresse violemment, confirmant ce que Jésus dit de ceux qui sont assis dans la chaire de Moïse (Mt 23,3). En tout cas, pour Mt, cette déchirure des →ornements du grand prêtre préfigure ironiquement le déchirement du voile du temple qu'il sert (Mt 27,51).
Présence dans Paul
Comment un messie maudit, pendu au bois de la croix peut-il apporter le salut ? La réponse se donne dans le langage du bouc émissaire :
- Ga 3,10-14 « Car toutes les œuvres de la loi sont sous la malédiction (kataran) : car il est écrit : "maudit (epikataratos) tout ce qui ne persiste pas dans tout ce qui est écrit dans le livre de la loi pour les accomplir" (G-Dt 27,26). Mais que personne ne soit justifié par la loi aux yeux de Dieu, cela est évident car "le juste vivra par la foi" (Ha 2,4). Et la loi n'est pas de la foi ; mais "l'homme qui les fait vivra en elles" (Lv 18,5). Christ nous a rachetés de la malédiction (kataras) de la loi, étant fait malédiction (katara) pour (huper) nous : car il est écrit: "Maudit (epikataratos) est tout ce qui pend à un arbre" (G-Dt 21,23). Afin que la bénédiction d'Abraham puisse venir sur les païens par Jésus-Christ ; afin que nous puissions recevoir la promesse de l'Esprit par la foi. »
Paul élabore sa réflexion à partir de l'imagerie de Yom Kippour / bouc émissaire :
- En Ga 4,4.6 il utilise un verbe spécifique pour signifier « envoyer » : non pas les pempô ou apostellô habituels, mais exapostellô : le verbe même qui est employé en G-Lv 14 pour l'envoi d'un oiseau lors de la purification du lépreux et G-Lv 16 pour l'envoi du bouc émissaire.
- En Ga 3,13 il utilise le verbe exêgorasen comme exagoreusei en Lv 16,2, créant peut-être un jeu de mots kaléidoscopique : alors qu'Aaron confesse les péchés d'Israël sur le bouc émissaire maudit, le Christ rachète les pécheurs (juifs) de la malédiction de la loi (→, 175).
Le rituel du bouc émissaire comme catalyseur de l'utilisation du Is 53 par NT
Jn 1,29 (« Agneau de Dieu »)
Cela pourrait être une allusion à Yom Kippour, bien qu'il soit difficile de conclure :
- Dans le passage du Serviteur Souffrant d’Is 53,7, selon →, une version araméenne pourrait avoir utilisé tly' (qui signifie à la fois serviteur et agneau), d’où « l’Agneau de Dieu » ;
- Il pourrait s'agir de l'agneau pascal (cf. Jn 19,36) — mais enlève-t-il les péchés ? (Il est certainement apotropaïque en He 11,28 ; 2Ch 30,15-20 ; → A.J. 2,312 ; midrash →Exod. Rab. 15,12 (tardif) fait allusion à l'agneau pascal comme expiation...)
- On pourrait songer au bouc émissaire, puisqu'il porte les péchés, mais... ce n’est pas un agneau !
1P 2,22-24 (hymne christologique)
- Le passage contient de nombreuses allusions au Serviteur du Seigneur (Is 53,4-12), avec des indices possibles sur le bouc émissaire (silence, souffrance par procuration, port de péchés sur le bois), des allusions à Dt 21,23 (xulon), mais aucune mention de l'envoi ou de la malédiction.
2 — Typologie du Yom Kippour dans la littérature paléochrétienne
Les textes principaux
Épître de Barnabé
- →Barn. 7,2-12 [2] Si le Fils de Dieu, quoique Seigneur et « juge futur des vivants et des morts », a souffert afin de nous faire vivre de ses blessures, croyons aussi que le Fils de Dieu ne pouvait souffrir qu’à cause de nous. [3] Mais, sur la croix, « il fut abreuvé de vinaigre et de fiel ». Or apprenez comment cela avait été indiqué d’avance par les prêtres du temple. Le Seigneur avait porté ce précepte dans l’Écriture : « Celui qui ne jeûnera pas au jour du jeûne sera mis à mort », parce qu’il devait offrir en sacrifice pour nos péchés le vase renfermant son esprit (son corps) afin que fût accompli l’événement figuré en Isaac offert sur un autel. [4] Or, que dit-il chez le prophète ? — « Qu’ils mangent du bouc offert au jour du jeûne pour tous les péchés. » Et, — remarquez bien ceci, — « que tous les prêtres et les seuls prêtres mangent les viscères non lavés, et du vinaigre. » [5] Pourquoi cela ? — Parce que vous « m’abreuverez de fiel et de vinaigre », moi qui vais offrir en sacrifice ma chair pour les péchés de mon nouveau peuple, vous seuls en mangerez, tandis que le peuple jeûnera et se frappera la poitrine dans le sac et la cendre ; et pour montrer qu’il faut qu’il souffre par eux, [6] remarquez les préceptes qu’il a donnés : « Prenez deux boucs, beaux et semblables entre eux, puis offrez-les et que le prêtre en prenne un pour le brûler en holocauste à cause des péchés. » [7] Que faire de l’autre bouc ? — « Que celui-là, dit-il, soit maudit. » Or remarquez comment Jésus est manifesté ici en figure : [8] « Crachez tous sur lui, percez-le de piqûres, coiffez-le d’une laine rouge écarlate, et dans cet état qu’il soit chassé au désert. » Quand tout cela est exécuté, celui qui emporte le bouc le mène vers le désert, lui enlève la laine qu’il met sur un buisson de ronces. Nous en mangeons les baies à la rencontre dans la campagne, il n’y a que les fruits des ronces pour être si doux. [9] Faites maintenant attention à ce que signifie ceci : « un bouc pour l’autel des sacrifices, un bouc voué à la malédiction », et pour quelle raison celui-ci est couronné. C’est qu’un jour ils le verront (Jésus), avec sa chair couverte du vêtement écarlate, et ils diront : N’est-ce pas celui que nous avons autrefois outragé, couvert de coups et de crachats, et enfin crucifié ? En vérité, c’est celui-ci qui affirmait qu’il était le fils de Dieu. [10] Mais pourquoi un bouc doit-il être semblable à l’autre ? « Les boucs doivent être semblables et beaux et de même taille, afin que le jour où ils le verront (Jésus) revenir, ils soient frappés de stupeur à cause de la ressemblance (comme dans le cas) du bouc. Tu vois donc ici la figure de Jésus qui devait souffrir. [11] Mais pourquoi la laine est-elle déposée au milieu des épines ? — C’est une figure de Jésus, proposée pour l’Église. Quiconque veut enlever la laine écarlate, doit se donner bien des peines, à cause des épines dangereuses, et il ne s’en rend maître qu’au prix d’efforts pénibles. Ainsi, dit-il, ceux qui prétendent me voir et atteindre mon royaume, doivent m’obtenir par l’affliction et les souffrances.
Justin le martyr
- → Dial. 40,4-5 « Il en est encore de même pour ces deux boucs semblables qu'il est ordonné d'offrir le jour du jeûne, l'un propitiateur, l'autre comme offrande : ils annonçaient les deux parousies du Christ ; la première d'abord dans laquelle les anciens de votre peuple et les prêtres l'ont chassé comme propitiateur, tandis qu'ils portaient les mains sur lui et le mettaient à mort ; ensuite sa seconde parousie, car c'est sur l'emplacement même de Jérusalem que vous le reconnaîtrez, celui que vous avez déshonoré : il fut L'offrande pour tous les pécheurs qui veulent faire pénitence, qui jeûnent de ce "jeûne" que rapporte Isaïe, qui "brisent les chaînes des contrats de violence", qui observent semblablement les autres choses énumérées par le prophète, comme je l'ai déjà mentionné, et que font ceux qui croient en Jésus. Et vous savez encore qu'il n'a été permis de même de présenter l'offrande des boucs prescrite pour ce jeûne nulle part ailleurs qu'à Jérusalem. »
Tertullien
- → Marc. 3,7,7-8 « Ainsi encore, Zacharie nous retrace dans les deux transformations du grand-prêtre Jésus, et jusque dans le mystère de ce nom auguste, le double avènement de l'homme-Dieu, véritable et suprême pontife du Père. En premier lieu, il est revêtu de haillons, qu'est-ce à dire ? d'une chair passible et mortelle, lorsqu'il lutte avec le démon qui le tente après son baptême et souffle la trahison au cœur de Judas. En second lieu, il se dépouille de ses premières humiliations, les vêtements immondes, pour revêtir la robe éclatante et la tiare pure, c'est-à-dire la gloire et la majesté du second avènement. —— Parlerai-je des deux boucs offerts par la loi mosaïque dans le jeûne public ? Ne représentent-ils pas le double aspect du Christ ? Oui, je trouve sous l'un et l'autre symboles ce même Seigneur qui doit redescendre avec la forme qu'il avait ici-bas, afin de se faire reconnaître de ceux qui l'ont outragé. L'un de ces boucs, environné d'écarlate, chargé de malédictions, couvert d'ignominies, insulté, frappé, maltraité par tout le peuple, était chassé hors de la ville et envoyé à la mort, portant des caractères manifestes de la Passion du Seigneur ! L'autre, sacrifié pour les péchés, et servant de nourriture aux prêtres du temple, me retrace le dernier des jours où, purifiés de toute souillure, les pontifes du temple spirituel, c'est-à-dire de l'Église, jouiront des grâces les plus intimes, tandis que les autres jeûneront loin des sources du salut. Plus de doute ! Le premier avènement devait s'accomplir au milieu des abaissements et des outrages ; les figures qui l'annonçaient étaient obscures. Le second, au contraire, est lumineux et digne de Dieu. Aussi les Juifs n'eurent-ils qu'à lever les yeux pour reconnaître cette seconde apparition, à l'éclat et à la dignité dont elle brille : tandis que les voiles et les infirmités de la première, indignes de la divinité assurément, durent tromper leurs regards. Aussi, de nos jours encore, affirment-ils que leur christ n'est pas descendu, parce qu'il ne s'est pas montré dans sa majesté, eux qui ne savent pas qu'il devait venir d'abord dans l'humiliation » (trad. Genoud).
Origène
- → Hom. Lev. 9:8–9.
Constat : une connaissance réelle de tradition juive
L'interprétation prototypologique de Yom Kippour est basée non seulement sur les Écritures, mais aussi sur la halakha (cf. →, ch. 4), indice du milieu judéo-chrétien vivant dans lequel elle fut élaborée.
- Similitude entre les boucs : →Barn. 7,6a.10a ; Justin ; Tertullien, →m. Yoma 6,1 ;
- Belle apparence : →Barn. 7,6a ; →y. Yoma 6,1 = 43bc ;
- Violences contre le bouc émissaire : →Barn. 7,8a (cracher, percer) ; Tertullien (+ tirant), →m. Yoma 6,6 (tirant la fourrure) ; Za 12,10 ; Is 50,6 ; →Év. P. 5,16 ;
- Malédiction sur le bouc émissaire : →Barn. 7,6b ; Ga 3,10.13 ; →m. Yoma 6: 4 ;
- Tuer le bouc émissaire : Justin ; →m. Yoma 6: 6 ; cf. Tertullien (conduit en perdition) ;
- Ruban de laine rouge sur la tête du bouc émissaire : →Barn. 7,8 a ; Tertullien ; Hyppolite ; →m. Yoma 4,2 ;
- Retrait du ruban mis ailleurs avant de le pousser au-dessus du précipice : →Barn. 7,8b ; →m. Yoma 6,6 ;
- Consommation spéciale de la chair du bouc pour le péché : →Barn. 7,4b ; Tertullien ; Nb 29,11 ; m.Menah. 11,7 ; Spéc. Leg. 1,190 ;
- Offrande du bouc sacrificiel : Lv 16,15 ; Justin ; Tertullien ;
- Envoi du bouc émissaire : Lv 16,10.20-22 ; →m. Yoma 6 ; →Barn. 7, 5a ; Justin ; Tertullien ;
- Jeûne du peuple : Lv 16,29-34 ; 23,27-32 ; →Barn. 7,5a ; Justin ; Tertullien.
Par la suite, l'utilisation de Yom Kippour par Barnabé semble avoir été rétro-projetée dans le récit évangélique de →Év. P.(ca. 150/200 AD) : →Év. P. 3,6-9 (moqueries) ; →Év. P. 5,15-16 (boisson sur la croix).
