La Bible en ses Traditions

Apocalyptique (littérature —)

À partir d'une époque où le don prophétique fut réputé tari, la « littérature apocalyptique » semble avoir pris le relais pour la communication aux hommes de révélations spéciales venues d'en-haut. Apocalyptique et prophétie ont donc partie liée, cependant l’apocalyptique présente des caractéristiques propres. Tandis que la prophétie était idéalement la communication directe (orale) d'un inspiré à ses contemporains, la littérature apocalyptique est beaucoup plus du côté de  l'écriture et du texte. Il faut donc être attentif aux continuités et aux ruptures entre prophétie et apocalyptique, souvent sur fond de spéculation eschatologique. 

1 — Rappels sur le modèle vétérotestamentaire du prophète

L'Écriture ne propose aucune définition du « prophète », figure qu'elle hérite des cultures du Proche Orient ancien (→Prophétisme biblique). Le profil biblique du prophète se reconstitue a posteriori à partir des textes qui se présentent comme son expression autorisée. Cf. Jesus Asurmendi, « Prophète ou apocalypticien », in J. Vermeylen dir., Les prophètes de la Bible et la fin des temps: XXIIIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible, Lille, 24-27 août 2009. Lectio Divina 240 (Paris, 2010), 353-358).

Les Écritures canoniques construisent la figure du prophète comme un individu à qui la parole de Dieu se communique dans une expérience « psychologique » ou « subjective » de révélation. Il reçoit un message à transmettre le message à ses contemporains, le plus directement possible, le plus souvent par oral, prescrivant l'agir conforme à la volonté divine :

2 — Circonstances historico-culturelles de l'essor de la littérature apocalyptique

À partir du 3e s. av. J.-C., la puissance politique et le rayonnement culturel de l’hellénisme commença à happer l'une après l'autre les cultures des pays dominés, engendrant une sorte d’homogénéisation du monde par la perte des particularismes nationaux. Ce mouvement généra en réaction une reviviscence des traditions nationales et des anciens mythes qui les portaient, dans tout le bassin méditerranéen.

Chez les Juifs, la prise de conscience de leur identité particulière déclencha une réflexion sur leur histoire nationale, depuis les origines jusqu’à la fin, déployée sous forme de vision. Les apocalypses ont été écrites dans des contextes de crise dramatique. Diverses attitudes sont attestées dans la société judéenne face au projet culturel ou religieux des  autorités dominantes : acceptation des valeurs et des manières de vivre nouvelles, collaboration partielle, rejet violent.

3 —  L'apocalyptique comme vision du monde

La tradition rabbinique, en rejetant la littérature apocalyptique dont les adeptes s'étaient inspirés pour un activisme qui avait abouti à la destruction du Temple, — ironiquement — en dégage au mieux les enjeux : 

L'apocalyptique lève le voile sur le monde céleste ou infernal (dessus et dessous), sur le monde divin (la Création et le Char), sur l'origine et sur la fin (avant et après) non pas comme sur des paradis de délices mais comme sur une sorte de sur-réalité. Elle donne à voir l'action divine, angélique et démonique qui se joue derrière le voile de la réalité historique vécue. Connaître cette action présente et future est censé rendre courage aux destinataires de l'apocalypse, qui y trouvent du sens dans les épreuves qu'ils endurent et de l'espérance et du courage pour affronter celles qui vont venir.

Structuration de la connaissance

L'apocalypticien répartit ses auditeurs ou lecteurs entre intérieur (membres initiés) et extérieur (ignorants de la révélation)

Structuration de l'espace

Un drame à double scène se joue et dans le monde d'en bas et dans le monde d'en haut (ici-bas / au-delà) :

Structuration du temps

4 — Genres littéraires de l'apocalyptique

Après les travaux de Klaus Koch, Ratlos vor des Apokalyptik, Gütersloh, 1970, les savants se rallient généralement à la définition du genre littéraire « apocalypse » proposé par John Collins.

Visions et révélations

On distingue deux grands types :

Composition littéraire : groupes apocalypticiens et milieux sapientiaux.

L’agent humain bénéficiaire de cette révélation n’est pas tant chargé de la proclamer que de la mettre par écrit. L’apocalypticien est ainsi médiateur par l'écrit, écrivain, →scribe

Le livre acquiert dès lors une importance centrale dans le processus de révélation. Il devient « homologue et supplétif apocalyptique de l’oracle prophétique » prenant la place de médiateur : une apocalypse est un phénomène d’écriture. Cf. A. Paul, « De l’apocalyptique à la théologie », RSR 80 (1992), 178. 

Interprétation : commentaires et réécriture 

« À partir de la seconde partie du 2e s. av. J.-C., la forme apocalyptique, avec tous les traits qui la constituent, reflète, suit et intègre de plus en plus le récit biblique, du moins celui des premiers livres canoniques [...] L’apocalypticien, savant et visionnaire, est de surcroît devenu bibliste. Il réécrit le récit biblique, celui des origines du monde et d’Israël, pour le couler dans l’écriture et dans la forme apocalyptiques [...]. La production apocalyptique, juive et pré-chrétienne, est en définitive assimilable à une interprétation du texte sacré. Une fois que celui-ci a été institué, il convient en effet d’en saisir la signification et d’en actualiser le sens » (cf. P. Piovanelli, « Rewritten Bible ou Bible in Progress ? : La réécriture des traditions mémoriales bibliques dans le judaïsme et le christianisme anciens », RTP 139 (2007), 295-310, nos soulignements).

Commentaire, ou midrash
Réécriture, ou apocalyptique

Ce procédé de réécriture propre à l’apocalyptique marque aussi la grande reprise des traditions d’Israël qui a donné naissance au →texte massorétique) à la suite de la grande recension protomassorétique qui eut lieu à l'apogée du pouvoir hasmonéen.

5 — Quel rapport entre l'apocalyptique et la prophétie (et la sagesse) ?

On a longtemps dit que l'apocalyptique est la fille de la prophétie. Cf. Harold.H Rowley, The Relevance of the Apocalyptic: A Study of Jewish and Christian Apocalypses from Daniel to the Revelation (Londres : Lutterworth Press, 1963) p.13. Le fait est qu'il y a des passages apocalyptiques dans des œuvres non strictement apocalyptiques. Les livres prophétiques contiennent des sections apocalyptiques, comme les visions de Za 1–8 ; certains textes comme Tb 6,10-19 et Si 33,7-18 proposent des éléments de théologie apocalyptique. 

Formes semblables ?
Le genre littéraire de la vision

La vision est un genre commun aux prophètes et aux apocalypticiens, avec deux insistances :

L'eschatologie

Le terme désigne à la fois l'eschaton, fin des temps/du monde (→Éons, âges, mondes, univers ou siècles dans l’eschatologie juive) conçue comme accomplissement de la plénitude de l'action de Dieu, et le discours sur l'eschaton. Cette fin suppose une rupture : transformation radicale du monde présent, ou avènement d'un monde nouveau — le fruit de l'action ultime de Dieu en faveur de son peuple. Les prophètes sont les premiers, dans la Bible à présenter une eschatologie. En voici quelques traits :

Doctrines divergentes  : une succession théologique ?

On veut parfois opposer à la foi traditionnelle d'Israël illustrée par les prophète sune « théologie apocalyptique », caractérisée par un ensemble de conceptions et de croyances réputées récentes ou étrangères, telles, 

On en déduit l'incompatibilité entre le message et la fonction du prophète et la théologie apocalyptique (Asurmendi op. cit. p.358). Les différences entre l'univers prophétique et celui des apocalypses seraient telles que le prophète ne peut être en même temps apocalypticien.

L’eschatologie apocalyptique, déterministe et en attente angoissée de l'arrivée imminente du temps fixé, serait ainsi incompatible avec la pensée des prophètes. La distinction paraît cependant artificielle.

Le fait est que les auteurs bibliques ne composant pas de système théologique, ils composent des textes

Une succession herméneutique ? 

Prophétie et apocalyptique peuvent se lire comme deux moments d'une réflexion continue sur les promesses divines. Cf. Antonio Nitrola, Trattato di escatologia (Milan: San Paolo, 2001).

6 — L'apocalyptique comme synthèse de la prophétie et de la sagesse ?

Au moins deux savants ont proposé de comprendre l'apocalyptique comme une synthèse de la prophétie et de la sagesse. 

Terme commun entre l’apocalypticien et le sage : l’activité scribale. 

Parce qu’il s’appuie sur l’expérience plus que sur des a prioris philosophiques, le scribe est à la fois phénoménologue et métaphysicien.

Haute conception de l'écrit et du livre 

Sous l'inspiration d’un monothéisme de plus en plus exclusif, rapportant tout ce qui existe au Dieu unique qui se révèle gratuitement dans la relativité de la culture particulière des Juifs, se mettent en place une conception et une pratique de la Tora, comme enseignement divin à mettre en pratique, concentré dans un Livre : le rouleau concret qu’on a entre les mains, mais aussi le mystérieux livre transcendant qui, en Dieu, précède tout ce qui existe et duquel participe le livre sur la terre.

Naturalisation

Dans le cosmos, l'espace 

L'écrit et le livre sont considérés comme, objets dotés de consistance propre : 

Dans l'histoire, le temps : 

En tout cela, écrit et livre actualisent le langage et la parole comme puissance et pas seulement comme représentation. 

Sacralisation 

Dans la Bible hébraïque, la Tora même n'est nulle part qualifiée formellement de « sainte » ; la première attestation est hellénistique : dans la seconde moitié du 2e s. av. J.-C. : 

Bibliomancie

Cette pratique de →divination consiste à utiliser le livre pour découvrir ce que Dieu réserve aux individus ou aux groupes, non pas en lisant le texte biblique mais en l'utilisant comme un oracle. L'utilisation de techniques de tirage au sort pour obtenir des conseils divins de la Tora, une pratique qui semble avoir assumé une des fonctions autrefois dévolues aux voyants puis aux prophète :

Ce développement bibiomantique dans le judaïsme, dont la réalité pré-rabbinique est cependant parfois contestée, croisé avec avec des pratiques gréco-romaines et chrétiennes précoces (par exemple, Ac 1,15-26), fonde la tradition postérieure  des sortes biblicae. Cf. P. W. Van der Horst, « Ancient Jewish Bibliomancy », Journal of Greco-Roman Christianity and Judaism(2000/1) 10–1.

Portée métalittéraire de l'apocalyptique : conception du livre, du texte et du langage

La production littéraire apocalyptique est moins due à une soudaine inflation des expériences visionnaires qu’à une nouvelle importance donnée à la pratique de l’écriture et au statut du texte écrit.

Conclusion : au-delà ou en-deçà de « la littérature apocalyptique », un « sentiment apocalyptique » ?

Au-delà ou en deçà de l’ensemble repéré par les historiens comme « la littérature apocalyptique », de nombreux passages des Écritures sont marqués par une sorte d’aperception du monde en tant que gorgé d’énigme, mais faisant sens — ce qu'on pourrait appeler, sinon un tempérament, du moins un certain sentiment apocalyptique.