La Bible en ses Traditions

Actes des Apôtres 2,1–11

Byz V TR Nes D
S

Et comme le jour de la Pentecôte était arrivé

ils étaient tous ensemble dans le même [lieu].

Vdans le même lieu.

...

Et soudain vint du ciel un bruit

comme provenant d’un coup de vent impétueux

et il remplit toute la maison où ils étaient assis.

...

Et leur apparurent des langues séparées, comme de feu

et il s’en posa une sur chacun d’eux.

...

Et tous furent remplis de l'Esprit Saint

et ils se mirent à parler en d’autres langues

selon ce que l’Esprit Saint leur donnait à prononcer.

Vdire.

...

Or il y avait séjournant à Jérusalem des Juifs, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel.

...

Ce son s’étant produit

la foule s’assembla et fut bouleversée

parce que chacun les entendait parler en sa propre langue.

...

Ils

VTous étaient stupéfaits et s’étonnaient, disant :

— Voici, tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens ?

...

Byz S TR Nes D
V

Et comment nous, les entendons-nous chacun dans notre propre langue maternelle ?

Et comment avons-nous entendu, chacun dans notre langue de naissance ?

Byz V TR Nes D
S

Parthes, Mèdes, Élamites

ceux qui habitent la Mésopotamie

la Judée, la Cappadoce

le Pont, l’Asie

...

10 la Phrygie, la Pamphylie

l’Égypte, les territoires de la Lybie voisine de Cyrène

étrangers venus de Rome

10 ...

11 tant Juifs que prosélytes

Crétois et Arabes

nous les entendons

Vavons entendus dire dans nos langues les merveilles de Dieu.

11 ...

Réception

Arts visuels

1–4 le jour de la Pentecôte était arrivé ... et celui de l'Esprit saint

10e s.

Au souffle de la pierre...

Anonyme, La Pentecôte (sculpture romane, ca. 1000)

cloître de San Domingo de Silos, Burgos (Espagne) © ninetasninetas→

CONTEMPLATION

Dans cette scène de la Pentecôte, c’est le ciel qui s’ouvre tel un rideau tenu par deux anges. Entre les nuées qu’ils écartent, apparaît la main du Père ; la Vierge reçoit l’Esprit les mains jointes, les yeux ouverts, avec un doux visage : mère du Christ, elle devient mère de l’Eglise. C’est pourquoi elle est placée au centre et au-dessus du collège apostolique. Les Apôtres reçoivent l’Esprit Saint qui descend du ciel. Ils sont serrés les uns contre les autres pour tisser les liens d’une seule communion, en une puissante verticalité, d’élévation et de don : ce bas-relief illustre les trois versets d'Ac 2 : « Tous ensemble dans un même lieu… ».

Le sculpteur a longtemps médité ce texte à la lumière de la foi pour traduire en image la naissance de l’Eglise. Point de flamme, point de langue de feu… Ici c’est la légère ondulation des corps qui révèle que les Apôtres sont eux-mêmes ces flammes, vives flammes de l’unique feu, brasier de la présence divine. Ils tiennent le livre de la Parole, dans un profond recueillement, celui de la prière qui enflamme tout leur être, étreinte d’une Bonne Nouvelle dont ils deviennent les messagers… En ce cloître, chambre haute des moines, ouverte vers le ciel, s'offre un chemin de contemplation qui unit au chant grégorien du Veni Creator. (Cf. P. J.-M. Nicolas).

12e s.

Le tympan de la basilique de Vézelay représente cette scène d'envoi des Apôtres, avec autant de force que le récit des Actes. L'Esprit saint semble sortir des mains mêmes du Christ, par des rayons :

Anonyme, Envoi en mission (tympan de la basilique de Vézelay, 12e s.)

basilique de Vézelay (France) © Domaine public→

16e s.

Maniérisme espagnol

Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco (ca. 1541-1614), Pentecôte (huile sur toile, ca. 1597-1600), 275 x 127 cm

Musée national du Prado, Madrid (Espagne) © Domaine public→

Art contemporain

La candeur est ici à l'honneur dans tous ces visages jeunes et lumineux, au premier rang desquels celui de la Vierge Marie. Originalité de cette représentation, une autre femme est présente pour plus de fidélité à Ac 1,14 qui ne mentionne en effet pas seulement la Vierge Marie, mais aussi « des femmes ».

François-Xavier de Boissoudy (1966-...), La Pentecôte (lavis d'encre, 2017), 125 x 100 cm

Coll. part., © Fr-X. de Boissoudy→

Pentecôte et sacrement de confirmation

La confirmation, associée au baptême, est le sacrement de l'Esprit saint par excellence, comme le montrent de manière très narrative et dynamique l'ensemble des Actes des apôtres.

Première version

Nicolas Poussin (1594-1665), Les Sept Sacrements I : La Confirmation (huile sur toile, ca. 1636-1640), 95,5 × 121 cm, Collection dal Pozzo

Fitzwilliam Museum, Cambridge (Angleterre, Royaume-Uni) © Domaine public→

Seconde version

Nicolas Poussin (1594-1665), Les Sept Sacrements II : La Confirmation (huile sur toile, 1645), 117 × 178 cm, Collection du duc de Sutherland

National Gallery of Scotland, Édimbourg (Écosse, Royaume-Uni) © Domaine public→

Liturgie

1–11 le jour de la Pentecôte FÊTE - la Pentecôte La fête de la Pentecôte célèbre la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres cinquante jours après Pâques : →Esprit Saint. Cette fête clôture le temps pascal et marque le temps liturgique qui la suit jusqu’à la fin de l’année.

HISTOIRE

Institution

Attestée dès le 2e siècle dans certaines communautés chrétiennes, la célébration de cette fête remonte au 4e siècle pour Rome et Milan. Elle fait écho à la fête juive de Shavouoth (Liturgie Ex 23,16), la fête de la Récolte. Cette fête du début des moissons acquit le sens de la commémoration du don de la Tora au Sinaï.

La Pentecôte, miniature des Évangiles de Rabula, fol 14v, (586)

Plut. I.56, Bibliothèque laurentienne,  Florence (Italie)  © Domaine public→

Calendrier 

Comme son nom l’indique, la Pentecôte, du grec πεντηκοστὴ ἡμέρα « le cinquantième jour », est toujours célébrée cinquante jours après la fête de Pâques. Septième dimanche après la Résurrection, sa fête se place toujours entre le 10 mai et le 13 juin.

CÉLÉBRATION

Vigile

Comme d’autres grandes fêtes comme Noël et Pâques, la Pentecôte a aussi sa Vigile. La Pentecôte était autrefois un jour où l’on baptisait les catéchumènes qui n’avaient pu l’être à Pâques, aussi la messe de la Vigile avait-elle beaucoup de rapports avec celle du Samedi Saint.

  •  Elle se célèbrait à Saint-Jean-de-Latran. Prêtre présidant et ministres étaient revêtus d’ornements violets.  
  • Comme au Samedi Saint, l'eucharistie était précédée de la lecture de 6 Prophéties, les cierges de l’autel demeuraient éteints jusqu’au commencement de la Messe, on y bénissait l’eau baptismale et .

La Vigile est aujourd’hui appelée « Messe de la veille au soir ». On y retrouve,  vestige de l'antique Vigile, un choix de trois lectures pour la Messe parmi sept propositions : Gn 11,1-9 - Ex 19,3-8.16-20 - Ez 37,1-14 - Jl 3,1-5 - Ps 104,1s.24-30 - Rm 8,22-27 - Jn 7,37-39.

Textes du jour

La première lecture livre le récit de l’événement selon les Actes des Apôtres (Ac 2,1-11). Le Psaume demande l’envoi de l’Esprit-Saint (Ps 104,29-34). La deuxième lecture tirée de la lettre de saint Paul aux Romains (Rm 8,8-17) est centrée sur le rôle de l’Esprit-Saint qui habite dans le cœur des fidèles. L’évangile de saint Jean (Jn 14,15-26) annonce de la bouche de Jésus l’envoi de l’Esprit-Saint par le Père sur les Apôtres : « l’Esprit-Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout ».

La séquence dorée

La Pentecôte est aussi attendue pour sa célèbre séquence, parfois appelée « la séquence dorée », le Veni Sancte Spiritus. Sa composition fut attribuée au Pape Innocent III (fin du 12e s.).

  • Chef d’œuvre de poésie et de théologie, elle n’a cessé d’inspirer les auteurs spirituels: Liturgie Ac 2,1–13 et les artistes  Musique 1Co 14,1–40.
  • Cette séquence romaine en remplace une autre très belle, le Sancti Spiritus adsit nobis gratia, mentionnée dans les Ordines Romani du 15e s. : 

Sancti spiritus assit nobis gratia (ca. 840-912)

Ordo Virtutum, Stefan Morent

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Mystagogie

Très concrètement, en ce jour, quiconque croit Jésus messie se voit offrir l'Esprit saint avec tous ses dons, en tant qu''accomplissement parfait de la Torah, don fondamental (cf. Liturgie Ex 23,16b) : sa conscience éclairée est le cœur de chair dans lequel le Seigneur avait promis d'inscrire sa Loi, en lieu et place des tables de pierre (Jr 31,33 ; He 8,10 ; 10,16).

  • Guéranger L'Année liturgique, la Pentecôte : « Sous le règne des figures, le Seigneur marqua déjà la gloire future du cinquantième jour. Israël avait opéré, sous les auspices de l’agneau de la Pâque, son passage à travers les eaux de la mer Rouge. Sept semaines s’écoulèrent dans ce désert qui devait conduire à la terre promise, et le jour qui suivit les sept semaines fut celui où l’alliance fut scellée entre Dieu et son peuple. La Pentecôte (le cinquantième jour) fut marquée par la promulgation des dix préceptes de la loi divine, et ce grand souvenir resta dans Israël avec la commémoration annuelle d’un tel événement. Mais ainsi que la Pâque, la Pentecôte était prophétique : il devait y avoir une seconde Pentecôte pour tous les peuples, de même qu’une seconde Pâque pour le rachat du genre humain. Au Fils de Dieu, vainqueur de la mort, la Pâque avec tous ses triomphes ; à l’Esprit-Saint, la Pentecôte, qui le voit entrer comme législateur dans le monde placé désormais sous sa loi ».

CULTURE POPULAIRE

Croix de moisson

Au temps de la moisson, il était coutume dans les campagnes françaises de tresser une croix de moisson avec du blé récolté. Cette croix était conservée jusqu’à la moisson suivante, en gage de bénédictions.

« Croix » de moisson en forme d'ostensoir, paille tressée, Normandie.

© Domaine public→

Tradition chrétienne

6ss chacun les entendait parler en sa propre langue La gestion de l'intraduisible de l'hébreu : Jérôme et l'inculturation latine Chaque langue impose ou suppose des cadres mentaux qui modifient le sens de ce qu’on veut traduire. En passant de l’hébreu au latin, Jérôme rencontre donc des ruptures de sens qui témoignent des limites de tout système linguistique (Benjamin 1971 ; Eco 2006) et des  écarts entre différents systèmes (Steiner, 1978). Des concepts fondamentaux (par exemple, hesed en hébreu : amour constant, miséricorde, grâce, bienveillance, ou logos en grec : Parole, discours, message, enseignement, raison, intelligence, principe divin, Verbe ) résistent à une transposition littérale et  imposent des choix interprétatifs qui marquent une modification du  sens (Benjamin 1971).

 C’est dans ces choix que Jérôme s’avère souvent génial. Jérôme attribue une grande importance à l'elegantia car son texte, comme toute littérature antique, était destiné à être lu à voix haute, déclamé, récité, même dans le cadre de la lecture privée. (Augustin d’Hippone Conf. 6, 3, 3 raconte combien il fut étonné de surprendre Ambroise de Milan lisant sans bouger les lèvres). C’est pourquoi, surtout dans les textes narratifs où ne faut pas inutilement détourner l’attention du lecteur de l’histoire racontée, pour éviter qu’on s’arrête à des formulations trop étranges ou énigmatique,  Jérôme parfois se contente d’une certaine « approximation », dans laquelle se déploie une grande sagesse, sinon un certain génie. En voici quelques exemples, liés aux éléments géographiques du monde gréco-romain, au vocabulaire militaire et administratif et à … la mythologie.

des hommes

  • Par exemple, lorsqu’il décrit avec les livres de Samuel, des Rois ou des Chroniques, quand il décrit les armées de David, il n’hésite pas à les peindre comme comme … une légion romaine : tous les grades sont ceux de l’armée que ses lecteurs impériaux connaissent !  Vocabulaire 1Ch 27,1–34 

des plantes

  • Autre exemple fameux et tragi-comique : le cas de la plante de la fin du livre de Jonas,  sous laquelle le prophète vexé et dépité trouve refuge. Jérôme sait que ce qîqāyôn hébraïque de M-Jon 4,6-10 désigne une espèce de ricin, mais il sait aussi que le ricin n’est pas connu des lecteurs hors de la zone naturelle où il pousse. il constate que les traducteurs vieux-latins, à la suite de la Septante, avaient opté pour la coucourde et s’en étonne : comment imaginer qu’on trouve de l’ombre sous des plants de courge ou de coloquinte, qui sont des rampantes au sol ? Alors il se rabat sur la tentative de Symmaque, juif qui avait donné une traduction de  l’hébreu en grec alternative à la Septante, et parle d’un lierre  hedera,  plante connue à la fois des lecteurs et de la botanique orientale, mais qui n'est certainement pas la plante dont il est question dans Jonas. Ce choix prudent n’en causa pas moins des remous. Augustin rapporte dans une lettre adressée à Jérôme qu’un pauvre évêque qui utilisait ce terme a échappé de justesse à la fureur de la congrégation ! (Cf. Jérôme Ep. 112 à Augustin).

Pour Jérôme, le respect du sens littéral englobe le souci du contexte original, comme le montre la manière dont il justifie sa traduction :

  • Jérôme, Commentaire sur Jonas, livre 4,6 « Pour “courge” ou “lierre”, nous lisons en hébreu ciceion, ce qui en syriaque et en punique se dit également ciceia. Il s’agit d’un genre d’arbrisseau ou d’arbuste, à feuilles larges, comme celles de la vigne, qui procure une ombre très épaisse. Il pousse très fréquemment en Palestine et particulièrement dans les endroits sablonneux. Il est curieux de voir sa semence, une fois jetée en terre, s’échauffer rapidement, s’élever et devenir un arbre. En peu de jours, ce que vous aviez vu herbe vous le contemplez arbuste ! Aussi, voulions-nous, lorsque nous traduisions les prophètes, transcrire le mot hébreu lui-même, puisque le latin n'avait pas cette espèce d'arbre. Mais nous avons craint que les professeurs n’y trouvent matière à commentaire et n’aillent imaginer monstres de l’Inde, montagnes de Béotie ou merveilles de ce genre. Nous avons donc suivi les anciens traducteurs [c'est-à-dire Symmaque] qui ont également rendu par ‘lierre’ ce qu'en grec on appelle kissos ; en effet, ils n'avaient pas d’autre mot ». (éd. Y.-M. Duval , SC 323, Paris : Cerf, 1985, 299-301). 

et des dieux ! interpretatio romana

Fait encore plus remarquable, dans un texte religieux comme celui des Écritures, Jérôme adapte les divinités païennes proche-orientales au panthéon gréco romain. Le lecteur de la bible latin a de quoi être surpris en y rencontrant certains  personnages de la mythologie gréco-romaine tels qu’Adonis (Ez 8,14), Priape (1R 15,13 ; 2Ch 15,16) ou Mercure (Pr 26,8)... Ces figures, évidemment pas présentes dans texte hébreu traduit par Jérôme, sont des choix de traduction s’inscrivant dans ce qu'on a coutume d’appeler l’« interpretatio romana ». Cette pratique consiste à assimiler des divinités étrangères à celles de Rome, associant par exemple des dieux grecs à leurs équivalents romains (Zeus à Jupiter, Héra à Junon, Poséidon à Neptune, etc.).

Ainsi donc, Jérôme va assez loin pour  faciliter au lecteur l’entrée dans l’histoire racontée par la bible sans qu’il soit trop distrait par un “exotisme” anecdotique et sans importance théologique. Cependant, il était très conscient du fait que la grammaire hébraïque est porteuse d’une expérience du monde singulière, dans laquelle s’est cristallisée une grande part de la révélation divine. L’autorité de Dieu lui-même est attachée à certaines manières de verbaliser l’expérience du monde. C’est pour cette raison d’ailleurs que les traducteurs de l’hébreu qui l'avaient précédé, en grec ou en latin, avaient été souvent très littéraux, parfois aux limites de l’incompréhensible. Jérôme reconnaît là une particularité des Écritures, et l’accepte : le latin lui-même n’en sortira pas indemne !  

Jean Le Tavernier († 1462), Saint Jérôme vérifiant sa plume, (enluminure en grisaille sur parchemein, Milieu 15e s.), enluminure dans Jean Méliot (ca 1420-1472, Les Miracles de Notre-Dame,

ms Français 9198, f.2r, Bibliothèque nationale de France, Paris, France © Domaine public→ 

Magnifique exemple d'hérméneutique artistique dans la continuité de la logosphère inspirée. Lui-même prêtre, écrivain et traducteur, il fut secrétaire particulier des ducs de Bourgogne Philippe le Bon et Charles le Téméraire, humaniste comme Jérôme (il traduisit du latin et de l'italien en français de nombreux ouvrages, tant religieux que profanes, tout en composant ses propres écrits (poèmes et essais) et en compilant des recueils. L'ensemble de sa production pour le compte du duc de Bourgogne s'apprécie à 22 ouvrages, dont les exemplaires furent très tôt dispersés dans les divers ateliers d'imprimeurs d'Europe : la plupart ont été imprimés dans les années suivant sa mort, et ils ont par là exercé une influence certaine sur le développement de la prose de langue française). Jean Le Tavernier représente saint Jérôme qui vérifie sa plume, écrivant sur un rouleau médiéval, un codex posé devant lui. Dans le lutrin, un rouleau, des plumes et des bésicles... Quelques folios plus loin, c'est l'auteur même de la compilation hagiographique des Miracles de Notre-Dame qui est représenté d'une manière analogue : tous deux participent d'une même histoire du salut et histoire de la littérature.